Le R. Père la rassure et lui apprend à estimer les dons de Dieu
Sur quoi il me donna de très grandes consolations, en m’assurant qu’il n’y avait rien à craindre en la conduite de cet esprit, d’autant qu’il ne me retirait point de l’obéissance ; que je devais suivre ses mouvements en lui abandonnant tout mon être, pour me sacrifier et immoler selon son bon plaisir. Admirant la grande bonté de notre Dieu, de ne s’être point rebuté parmi tant de résistance, il m’apprit à estimer les dons de Dieu, et à recevoir avec respect et humilité les fréquentes communications et familiers entretiens dont il me gratifiait, dont je devrais être dans de continuelles actions de grâces envers une si grande bonté. Et comme je lui eus fait entendre que ce Souverain de mon âme me poursuivait de si près, sans exception de temps ni de lieu, que je ne pouvais prier vocalement, à quoi je me faisais si grande violence, que j’en demeurais quelquefois la bouche ouverte sans pouvoir prononcer aucune parole, surtout en disant le rosaire, ce qu’il me dit de ne plus le faire et que je me devais contenter de ce qui m’était d’obligation, y ajoutant le chapelet lorsque je le pourrais. Et lui ayant dit quelque chose des plus spéciales caresses et union d’amour que je recevais de ce Bien-Aimé de mon âme, et que je ne décris pas ici, il me dit que j’avais grand sujet en tout cela de m’humilier, et lui, d’admirer les grandes miséricordes de Dieu à mon égard.
Mais cette bonté infinie qui ne voulait pas que je reçusse aucune consolation, sans qu’elle me coûtât bien des humiliations, desquelles cette communication m’attira en grand nombre et lui-même eut beaucoup à souffrir à cause de moi. Car l’on disait que je voulais [le] décevoir par mes illusions, et le tromper comme les autres ; mais cela ne lui faisait nulle peine, et ne laissait pas de me continuer [son secours] le peu de temps qu’il demeura en cette ville et toujours. Et je me suis cent fois étonnée comme il ne m’abandonnait pas aussi bien que les autres ; car la manière dont je traitais avec lui aurait rebuté tout autre, bien qu’i[l] n’épargnât rien pour m’humilier et mortifier, ce qui me faisait un grand plaisir T. II, p. 93. .
Le pur amour unit ces trois cœurs pour toujours. — Une fois qu’il vint dire la sainte messe à notre église, Notre-Seigneur lui fit de très grandes grâces et à moi aussi. Car lorsque je m’approchai pour le recevoir par la sainte communion, il me montra son sacré Cœur comme une ardente fournaise, et deux autres cœurs qui s’y allaient unir et abîmer, me disant : « C’est ainsi que mon pur « amour unit ces trois cœurs pour toujours. » Et après il me fit entendre que cette union était toute pour la gloire de son sacré Cœur, dont il voulait que je lui découvrisse les trésors, afin qu’il en fît connaître et en publiât le prix et l’utilité ; et que pour cela il voulait que nous fussions comme frère et sœur, également partagés de biens spirituels. Et lui représentant là-dessus ma pauvreté et l’inégalité qu’il y avait entre un homme d’une si grande vertu et mérite et une pauvre chétive pécheresse comme moi, à quoi il me dit : « Les richesses infinies de mon Cœur suppléeront et égaleront tout. Dis-lui seulement sans craindre. » Ce que je fis à notre premier entretien. Et la manière d’humilité et d’actions de grâce avec laquelle il le reçut, avec plusieurs autres choses que je lui dis de la part de mon souverain Maître, en ce qui le concernait, me toucha tellement, et me profita plus que tous les sermons que j’aurais pu entendre.
Et comme je lui eus dit que Notre-Seigneur ne me départait ces grâces qu’afin qu’il fût glorifié dans les âmes auxquelles je les distribuerais, selon qu’il me ferait connaître le désirer, soit de parole ou d’écrit, sans me mettre en peine de ce que je dirais ou écrirais, parce qu’il y attacherait l’onction de sa grâce pour produire l’effet qu’il en prétendait dans ceux qui le recevraient bien, et que je souffrais beaucoup dans la résistance que je faisais d’écrire et donner certains billets à des personnes dont il [me] revenait de grandes humiliations, il m’ordonna que quelques peines et humiliations que j’en dusse souffrir, il ne fallait jamais désister de suivre les saints mouvements de cet esprit, disant simplement ce qu’il m’inspirait ; lorsque j’aurais écrit, il fallait présenter à ma Supérieure le billet, et puis en faire ce qu’elle m’ordonnerait : ce que je faisais. Mais cela m’a bien attiré des abjections de la part des créatures. Il me commanda aussi d’écrire ce qui se passait en moi, à quoi je sentais une répugnance mortelle ; car j’écrivais pour obéir et puis je le brûlais, croyant que j’avais suffisamment satisfait à l’obéissance. Mais j’en souffrais beaucoup, et on m’en donna scrupule et défense de le plus faire T. II, p. 94. …