Le concert des séraphins, ses « divins associés »
Et une fois, comme l’on travaillait à l’ouvrage commun du chanvre, je me retirai dans une petite cour, proche du Saint Sacrement On désigne aujourd'hui la petite cour témoin de cette apparition, sous le nom de Cour du Saint Sacrement ou Cour des Séraphins ; elle est enfermée de trois côtés par le couvent, par le chœur des religieuses et par la sacristie intérieure, elle s'ouvre sur le jardin. L'escalier de pierre sur lequel la Sainte était à genoux lors de cette vision est encore parfaitement conservé ; on en a recouvert les degrés d'autres marches qui laissent toutefois apercevoir les anciennes. Deux plaques de marbre blanc, incrustées dans le mur, rappellent ce grand souvenir. — Cfr. T. II, p. 108. — Châtelet, Guide. , où faisant mon ouvrage à genoux, je me sentis d’abord toute recueillie intérieurement et extérieurement, et me fut en même temps représenté l’aimable Cœur de mon adorable Jésus plus brillant qu’un soleil. Il était au milieu des flammes de son pur amour, environné de séraphins, qui chantaient d’un concert admirable :
L’amour triomphe, l’amour jouit, L’amour du saint Cœur réjouit !
Et comme ces esprits bienheureux m’invitèrent de m’unir avec eux dans les louanges de ce divin [Cœur], je n’osais pas le faire ; mais ils m’en reprirent, et me dirent « qu’ils étaient venus afin de s’associer avec moi pour lui rendre un continuel hommage d’amour, d’adoration et de louanges ; et que pour cela, ils tiendraient ma place devant le Saint Sacrement, afin que je le puisse aimer sans discontinuation par leur entremise, et que, de même, ils par[ti]ciperaient à mon amour, souffrant en ma personne comme je jouirais en la leur. » Et ils écri[vi]rent en même temps cette association dans ce sacré Cœur, en lettres d’or et du caractère ineffaçable de l’amour. Et après environ deux ou trois heures que cela dura, j’en ai ressenti les effets toute ma vie, tant par le secours que j’en ai reçu, que par les suavités que cela avait produites et produisait en moi, qui en restai toute abîmée de confusion, et je ne les nommais plus, en les
priant, que mes divins associés. Cette grâce me donna tant de désir de la pureté d’intention et donna une si haute idée de celle qu’il faut avoir pour converser avec Dieu, que toute chose me paraissait impure pour ce sujet T. II, p. 108. .
Notre-Seigneur lui envoie le Vénérable P. de La Colombière Depuis que Sœur Marguerite-Marie avait été guérie par miracle à la suite de la vision relative à l'Heure sainte, la Mère de Saumaise n'avait plus aucun doute sur la vérité des communications célestes faites à sa sainte fille. Mais se sentant embarrassée pour la conduire dans ces voies éminentes, la prudente supérieure crut qu'il fallait que des personnes de doctrine examinassent ce qui se passait en cette âme. En conséquence, elle la fit parler à plusieurs directeurs. Qui furent ces directeurs ? Aucun document ne nous les fait connaître. Du moins, le résultat de leurs décisions est certain : il fut d'apporter beaucoup d'angoisses et pas du tout de lumière à la Servante de Dieu, car on la traita de visionnaire et on lui défendit de s'arrêter à ses inspirations. Mgr Languet a pris soin de buriner, en une phrase réaliste, l'un des oracles rendus à l'unanimité par les juges de cette innocente victime. Ils ordonnèrent « qu'on fît manger de la soupe à cette fille ! » — Vie, Paray, 1914, p. 105.
Dieu voulait, comme toujours, que son œuvre fût mise à l'épreuve. Mais, comme toujours aussi, à côté du mauvais vent qui soufflait, il daigna placer son esprit et susciter de dignes instruments, capables d'assurer le succès de ses desseins, sans en usurper la gloire. Le principal instrument de Dieu fut celui que Notre-Seigneur a désigné nommément son serviteur, le Vénérable P. de la Colombière. Et il l'envoya juste à l'heure opportune.
Au commencement de l'année 1675, le R. P. de la Colombière arrivait à Paray, comme supérieur de la résidence des Pères Jésuites. C'était un homme de grande distinction, un parfait religieux, que le Ciel avait doué d'un remarquable discernement des esprits.
Né le 2 février 1641, à Saint-Symphorien d'Ozon, petit bourg du Dauphiné, alors du diocèse de Lyon et maintenant du diocèse de Grenoble, Claude de la Colombière était entré bien jeune encore au noviciat de la Compagnie, à Avignon. Avant d'être prêtre et lorsqu'il faisait sa théologie au collège de Clermont, à Paris, il avait été choisi par ses supérieurs pour surveiller les deux fils de Colbert et leur donner des leçons particulières. Le grand ministre l'eut bientôt pris en amitié ; il se plaisait à l'attirer, le plus souvent qu'il pouvait, à sa maison de campagne de Sceaux. Là, au milieu du plus grand monde, parmi les premières illustrations des lettres et des arts, il se fit remarquer, au témoignage des contemporains, par la finesse de son esprit, les charmes de sa conversation, la noble aisance de ses manières. Mais par-dessus tout, c'était un saint religieux. Ordonné prêtre en 1669, il venait de faire sa troisième probation à Lyon, et sa profession solennelle le 2 février 1675. — Cfr. Vie, Paray, 1914, p. 107. — Deminuid, La Bienheureuse, p. 167. — Hamon, Vie, p. 176. . — Parmi les peines et craintes que je souffrais, je sentais toujours mon cœur dans une paix inaltérable ; et l’on me fit parler à quelques personnes de doctrine, lesquelles, bien loin de me rassurer dans ma voie, augmentèrent encore plus mes peines, jusqu’à tant que Notre-Seigneur renvoyât ici le R. P. La Colombière, auquel j’avais déjà parlé dans mon commencement, que mon souverain Maître me promit quelque temps après m’être consacrée à lui, qu’il m’enverrait un sien serviteur, auquel il voulait que je manifestasse, selon l’intelligence qu’il m’en donnerait, tous les trésors et secrets de son sacré Cœur qu’il m’avait confiés, parce qu’il me l’envoyait pour me rassurer dans sa voie, et pour lui départir de grandes grâces de son sacré Cœur, qui les répandrait abondamment dans nos entretiens.
Et lorsque ce saint homme vint ici, comme il parlait à la Communauté, j’entendis intérieurement ces paroles : « Voilà celui que je t’envoie. » Ce que je reconnus bientôt dans la première confession des Quatre-Temps Les Quatre-Temps de Carême tombaient, en cette année 1675, le 6, le 8 et le 9 mars. T. II, p. 91. ; car sans que nous nous fussions jamais vus ni parlé, il me retint fort longtemps, et me parlait comme s’il eût compris ce qui se passait en moi. Mais je ne lui voulus faire aucune ouverture de cœur pour cette fois ; et comme il vit que je me voulais retirer, crainte [d’incommoder la] Communauté, il me dit si j’agréerais qu’il me vînt [voir] une autre [fois], pour me parler dans ce même lieu. Mais mon naturel timide, qui craignait toutes ces communications, fit que je lui répondis que, n’étant pas à moi, je ferais tout ce que l’obéissance m’ordonnerait. Je me retirai après y avoir demeuré environ une heure et demie. Et peu de temps après il revint, et encore que je connaissais être la volonté de Dieu que je lui parlasse, je ne laissai pas d’y sentir des répugnances effroyables, lorsqu’il fallut y aller ; ce que je lui dis d’abord. Mais il me répondit qu’il était bien aise de m’avoir donné occasion de faire un sacrifice à Dieu. Et alors, sans peine ni façon, je lui ouvris mon cœur et lui découvris le fond de mon âme, tant le mal que le bien T. II, p. 92. .