La sainteté de Dieu ne souffre aucune tache
Mon souverain Seigneur continuant toujours à me gratifier de sa divine présence actuelle et sensible, comme je l’ai dit ci-dessus, m’ayant promis que ce serait pour toujours ; et, en effet, il ne m’en privait pas pour aucune faute que je commisse. Mais comme sa sainteté ne peut souffrir la moindre tache, et qu’il me fait voir jusqu’à la plus petite imperfection, ne pouvant supporter la plus légère imperfection où il y ait tant soit peu de volonté ou de négligence ; et comme je suis si imparfaite et misérable que de commettre beaucoup de fautes, quoique involontaires, je confesse que ce m’est un tourment insupportable de paraître devant cette sainteté, lorsque je me suis laissée aller à quelque infidélité ; et il n’y a sorte de supplices auxquels je ne me sacrifiasse plutôt que de supporter la présence de ce Dieu saint, lorsque mon âme est tachée par quelque faute : il me serait mille fois plus [doux] de m’abîmer dans une fournaise ardente T. II, p. 75. .
Notre-Seigneur lui montre un tableau en « raccourci » de toutes ses misères. — Et une fois m’étant laissée aller à quelque mouvement de vanité en parlant de moi-même, ô mon Dieu ! combien de larmes et de gémissements me causa cette faute ! Car lorsque nous fûmes seul à seule, il me reprit en cette manière et d’un visage sévère :
« Qu’as-tu, ô poudre et cendre, de quoi te pouvoir glorifier, puisque tu n’as rien de toi que le néant et la misère, que tu ne dois jamais perdre de vue, non plus que sortir de l’abîme de ton néant ? Et afin que la grandeur de mes dons ne te fasse méconnaître et oublier de ce que tu es, je t’en veux mettre le tableau devant les yeux. »
Et aussitôt, me découvrant cet horrible tableau, où était un raccourci de tout ce que je suis (ce qui me surprit si fort avec tant d’horreur de moi-même, que s’il ne m’avait soutenue j’en serais pâmée de douleur), ne pouvant comprendre l’excès d’une si grande bonté et miséricorde, de ne m’avoir pas encore abîmée dans l’enfer et de me supporter, vu que je ne pouvais me supporter moi-même.
Et comme c’était là le supplice dont il punissait en moi les moindres mouvements de vaine complaisance, ce qui m’obligeait quelquefois de lui dire : « O mon Dieu ! hélas ! ou faites-moi mourir, ou cachez ce tableau, je ne peux vivre en le voyant. » Car il imprimait en moi des peines insupportables de haine et de vengeance contre moi-même ; et l’obéissance ne me permettant pas d’exécuter sur moi les rigueurs que cela me suggérait, je ne peux exprimer ce [que] je souffrais. Et comme je savais que ce Souverain de mon âme se contentait de tout ce que l’obéissance m’ordonnait et qu’il prenait un singulier plaisir de me voir humiliée, cela me rendait très fidèle à m’accuser de mes fautes pour en recevoir pénitence, puisque, quelque rude qu’elle pût être, elle ne me semblait qu’un doux rafraîchissement auprès de celle qu’il m’imposait lui-même, qui voyait des défauts en ce qui semblait le plus pur et parfait T. II, p. 75. .