Elle fait profession — 6 novembre 1672

Étant donc enfin parvenue au bien tant désiré de la sainte profession Elle avait auprès d'elle sa mère, ses deux frères, sa belle-sœur « Angelle Aumosnier » la femme de Chrysostome, ainsi que quelques autres parents, et quelques amis de sa famille, dont les noms se lisent au bas de l'acte de profession : de la Bellière, de la Niolle, de Chalanforge. — T. I, p. 327. , c’est en ce jour que mon divin Maître voulut bien me recevoir pour son épouse, mais d’une manière que je me sens impuissante d’exprimer. Mais seulement je dirai qu’il me paraît et traitait comme une épouse du Thabor ; ce qui m’était plus dur que la mort, ne me voyant point de conformité avec mon Époux, que j’envisageais tout défiguré et déchiré sur le Calvaire. Mais il me fut dit : « Laisse-moi faire chaque chose en son temps, car je veux que tu sois maintenant le jouet de mon amour qui se veut jouer de toi selon son bon plaisir comme les enfants font de leurs poupées ; et faut que tu sois ainsi abandonnée sans vue ni résistance, me laissant contenter à tes dépens. Mais tu n’y perdras rien. »

Il me promit de ne plus me quitter, en me disant : « Sois toujours prête et disposée à me recevoir, car je veux désormais faire ma demeure en toi II, p. 61. . »

Elle est gratifiée d’une mystérieuse présence de son divin Maître. — Et dès lors il me gratifia de sa divine présence, mais d’une manière que je n’avais encore point expérimentée ; car jamais [je] n’avais reçu une si grande grâce, pour les effets qu’elle a opérés toujours en moi depuis. Je le voyais, le sentais proche de moi, et j’entendais beaucoup mieux que si ce fut été des sens corporels, par lesquels j’aurais pu me distraire pour m’en détourner ; mais je ne pouvais mettre d’empêchement à cela, n’y ayant rien de ma participation. Cela imprima en moi un si profond anéantissement, que je me sentis d’abord comme tombée et anéantie dans l’abîme de mon néant, d’où je n’ai pu sortir depuis, par respect et hommage à cette grandeur infinie, devant laquelle j’aurais toujours voulu être la face prosternée contre terre ou à genoux ; ce que j’ai fait depuis, autant que les ouvrages et ma faiblesse l’ont pu permettre Après sa profession, Sœur Marguerite-Marie passa successivement dans les divers emplois du monastère. Elle les a tous exercés pendant sa vie religieuse, à l'exception de la charge de supérieure et de l'office de portière. — Comme elle était la ressource de la supérieure, lorsque, dans la distribution des offices de la maison, elle se trouvait embarrassée et gênée par les goûts et par les aversions des autres religieuses, on promenait successivement la Servante de Dieu d'un emploi à un autre ; on la changeait, on la déplaçait, on la destinait sans contrainte, parce qu'elle était toujours contente et obéissante, quelque part qu'on la mît, et qu'elle n'avait à ce sujet d'autre principe que celui de saint François de Sales, savoir : de ne rien désirer et de ne rien refuser. Si elle avait eu quelque choix ou quelque penchant, ç'aurait été pour l'emploi le plus abandonné, le plus rebuté, le plus pénible. — Vie, Paray, 1914, p. 51. — Languet-Gauthey, p. 193.

Car il ne me laissait point de repos dans [une] posture moins respectueuse et n’osais m’asseoir que lorsque j’étais en la présence de quelqu’un, pour la vue de mon indignité, qu’il m’a toujours fait voir si grande que je n’osais plus paraître qu’avec des confusions étranges, qui me faisaient désirer que l’on n’eût plus eu de souvenir de moi que pour me mépriser, humilier et me dire des injures, puisque rien ne m’est dû que cela…

Les deux saintetés d’amour et de justice. — Il m’honorait de ses entretiens quelquefois comme un ami ou comme un époux le plus passionné d’amour, ou comme un père blessé d’amour pour son enfant unique, et en d’autres qualités, dont je supprime les effets que cela produisait en moi. Seulement je dirai qu’il me fit voir en lui deux saintetés, l’une d’amour et l’autre de justice, toutes deux très rigoureuses en leur manière, et lesquelles s’exerceraient continuellement sur moi. La première me ferait souffrir une espèce de purgatoire très douloureux à supporter, pour soulager les saintes âmes qui y étaient détenues ; auxquelles il permettrait, selon qu’il lui plairait, de s’adresser à moi. Et pour sa sainteté de justice, si terrible et épouvantable aux pécheurs, elle me [ferait] sentir le poids de sa juste rigueur en me faisant souffrir pour les pécheurs, et particulièrement, pour les âmes qui me sont consacrées, pour lesquelles je te ferai voir et sentir dans la suite ce qu’il te conviendra souffrir pour mon amour T. II, p. 63. . »

Elle s’efforce de se retirer des voies extraordinaires. — Mais, mon Dieu, qui connaissez mon ignorance et mon impuissance à m’exprimer de tout ce qui s’est passé depuis, entre votre souveraine Majesté et votre chétif et indigne esclave, par les effets toujours opérants de votre amour et de votre grâce, donnez-moi le moyen d’en pouvoir dire quelque peu de ce qui est le plus intelligible et sensible, et qui puisse faire voir jusqu’à quel excès de libéralité l’a porté son [amour] envers un objet si misérable et indigne.

Mais comme je ne cachais rien à ma supérieure et maîtresse, quoique souvent je ne comprenais ce que je leur disais, et comme elles m’eurent fait connaître que cela était des voies extraordinaires qui n’étaient propres aux Filles de Sainte-Marie, cela m’affligea fort, et fut cause qu’il n’y a sorte de résistances que je n’aie [faites] pour me retirer de cette voie. Mais c’était en vain, car cet esprit avait déjà pris un tel empire sur le mien, que je n’en pouvais plus jouir, non plus que de mes autres puissances intérieures, que je sentais toutes absorbées dans lui.

Je faisais tous mes efforts pour m’appliquer à suivre la méthode d’oraison que l’on m’enseignait avec les autres pratiques ; mais rien ne demeurait dans mon esprit. J’avais beau lire mes points d’oraison, tout s’évanouissait, et je ne pouvais rien apprendre ni retenir que ce que mon divin Maître m’enseignait, ce qui me faisait beaucoup souffrir. Car on détruisait autant que l’on pouvait toutes ces opérations en moi, et on m’ordonnait de le faire, et je combattais contre lui autant que je le pouvais, suivant exactement tout ce que l’obéissance m’ordonnait pour me retirer de sa puissance, laquelle rendait la mienne inutile.

Et je me plaignais à lui : « Eh quoi ! lui disais-je, ô mon souverain Maître ! pourquoi ne me laisser dans la voie commune des Filles de Sainte-Marie ? M’avez-vous amenée dans votre sainte maison pour me perdre ? Donnez ces grâces extraordinaires à ces âmes choisies qui y auront plus de correspondance et vous glorifieront plus que moi, qui ne vous fais que des résistances. Je ne veux rien que votre amour et votre croix, et cela me suffit pour être une bonne religieuse, qui est tout ce que je désire. »

Et il me fut répondu : « Combattons, ma fille, j’en suis content, et nous verrons lequel remportera la victoire, du Créateur ou de sa créature, de la force ou de la faiblesse, du tout-puissant ou de l’impuissance ; mais celui qui sera vainqueur le sera pour toujours. » Cela me jeta dans une extrême confusion, dans laquelle il dit : « Apprends que je ne me tiens point offensé de tous ces combats et oppositions que tu me fais par obéissance, pour laquelle j’ai donné ma vie ; mais je te veux apprendre que je suis le maître absolu de mes dons et de mes créatures, et que rien ne pourra m’empêcher d’accomplir mes desseins. C’est pourquoi non seulement je veux que [tu fasses ce que] tes supérieures te diront, mais encore que tu ne fasses rien de tout ce que je t’ordonnerai sans leur consentement ; car j’aime l’obéissance, et sans elle on ne me peut plaire. » Cela plut fort à ma supérieure, laquelle me fit abandonner à sa puissance, ce que je fis avec une grande joie et paix que je sentis d’abord dans mon âme, laquelle souffrait une cruelle tyrannie.

Notre-Seigneur lui demande un nouvel abandon d’elle-même. — Il me demanda, après la sainte communion, de lui réitérer le sacrifice que je lui avais déjà fait de ma liberté et de tout mon être, ce que je fis de tout mon cœur. « Pourvu », lui dis-je, « ô mon souverain Maître ! que vous [ne] fassiez jamais rien paraître en moi d’extraordinaire que ce qui me pourra le plus causer d’humiliation et d’abjection devant les créatures, et me détruire dans leur estime : car, hélas ! mon Dieu, je sens ma faiblesse, je crains de vous trahir et que vos dons ne soient pas en sûreté dans moi. » — « Ne crains rien, ma fille », me dit-il, « j’y mettrai bon [ordre], car je m’en rendrai le gardien moi-même et te rendrai impuissante à me résister. — Eh quoi ! mon Dieu, me laisserez-vous toujours vivre sans souffrir T. II, p. 65. ? »

Les fleurs et les épines de la croix. Trois désirs impérieux. — Il me fut montré une grande croix dont je ne pouvais voir le bout, mais elle était toute couverte de fleurs : « Voilà le lit de mes chastes épouses, où je te ferai consommer les délices de mon pur amour : peu à peu ces fleurs tomberont, et ne te restera que les épines qu’elles cachent à cause de ta faiblesse ; mais elles te feront si vivement sentir leurs piqûres, que tu auras besoin de toute la force de mon amour pour en supporter la douleur. » Ces paroles me réjouirent beaucoup, pensant qu’il n’y aurait jamais assez de souffrance, d’humiliation ni de mépris pour désaltérer l’ardente soif que j’en avais, et que je ne pourrais jamais trouver de plus grande souffrance que celle que je sentais de ne pas assez souffrir, car son amour ne [me] laissait point de repos ni jour ni nuit. Mais ces douceurs m’affligeaient. Je voulais la croix toute pure, et j’aurais voulu pour cela toujours voir mon corps accablé d’austérités ou de travail, duquel je prenais autant que mes forces pouvaient porter, car je ne pouvais vivre un moment sans souffrance, et plus je souffrais, et plus je contentais cette sainteté d’amour qui [avait] allumé trois désirs dans mon cœur, qui me tourmentaient incessamment : l’un de souffrir, l’autre de l’aimer et communier, et le troisième de mourir pour m’unir à lui T. II, p. 65. — 1672. L.-G., p. 209. .