Le jour de Toussaint, 1672

Un jour de Toussaint, il me fut dit intelligiblement :

Rien de souillé dans l’innocence ; Rien ne se perd dans la puissance ; Rien ne passe en ce beau séjour ; Tout s’y consomme dans l’amour.

Les explications qui me furent données de ces paroles m’ont servi longtemps d’occupation. Rien de souillé dans l’innocence — c’est-à-dire qu’il ne fallait souffrir aucune tache dans mon âme ni dans mon cœur. Rien ne se perd dans la puissance — c’est-à-dire que je lui devais tout donner et abandonner, et qu’il était la puissance même ; que l’on ne pouvait rien perdre en lui donnant tout. Pour les deux autres, elles s’entendaient du paradis, où rien ne passe, car tout y est éternel et s’y consomme dans l’amour.

Et comme il me fut montré en même temps un petit échantillon de cette gloire, ô Dieu ! dans quel transport de joie et de désir cela ne [me] mit-il pas ! Et comme j’étais en retraite, je passai tout le jour dans ces plaisirs inexplicables, desquels il me semblait qu’il n’y avait plus rien à faire que d’aller promptement jouir. Mais ces paroles qui me furent dites me firent bien connaître que j’étais bien loin de mon compte ! les voici :

C’est en vain que ton cœur soupire Pour y entrer comme tu crois ; Il ne faut pas qu’on y aspire, Que par le chemin de la croix.

Ensuite de quoi mettant sous mes yeux tout ce que j’avais à souffrir pendant tout le cours de ma vie, tout mon corps en frémit, quoique je ne le comprisse pas alors par cette peinture, comme je l’ai fait depuis par les effets qui s’en sont ensuivis T. II, p. 76, 77. — T. II, 78. .

Se confesser avec un cœur contrit, mais sans anxiété. — Et comme je me préparais à faire ma confession annuelle avec une grande anxiété pour trouver mes péchés, mon divin Maître [me dit] : « Pourquoi te tourmentes-tu ? Fais ce qui est en ton pouvoir, je suppléerai à ce qui manquera au reste. Car je ne demande rien tant dans ce sacrement qu’un cœur contrit et humilié, qui, d’une volonté sincère de ne me plus déplaire, s’accuse sans déguisement ; et pour lors je pardonne sans retardement, et de là il s’ensuit un parfait amendement. »

Mais comme cet Esprit souverain qui opérait et agissait en moi indépendamment de moi-même, avait pris un empire si absolu sur tout mon être spirituel et même corporel, qu’il n’était plus en mon pouvoir d’exciter en mon cœur aucun mouvement de joie ou de tristesse que comme il lui plaisait, non plus que d’occupation à mon esprit qui n’en pouvait prendre d’autre que celle qu’il lui donnait, ce qui m’a toujours tenue dans une étrange crainte d’être trompée…

La robe d’innocence. — Je fis donc ma confession annuelle, après laquelle il me semblait me voir et sentir dépouillée et revêtue en même temps d’une robe blanche, avec ces paroles : « Voici la robe d’innocence dont je revêts ton âme, afin que tu ne vives plus que de la vie d’un Homme-Dieu, c’est-à-dire que tu vives comme ne vivant plus, mais me laisser vivre dans toi. Car je suis ta vie, et tu ne vivras plus qu’en moi et par moi, qui veux que tu agisses comme n’agissant plus, me laisser agir et opérer en toi et pour toi, me remettant le soin de tout. Tu ne dois plus avoir de volonté, que comme n’en ayant plus, en me laissant vouloir pour toi en tout et partout T. II, p. 78. . »

Conformité à Jésus crucifié. — Le jour des Trépassés 2 novembre 1672. T. II, p. 128. , m’étant mise devant le Saint Sacrement pour lui faire amende honorable de l’abus que j’ai fait de ses grâces, tant [dans] l’usage des sacrements que dans l’oraison, m’immolant à sa volonté, lui demandant de recevoir le sacrifice d’holocauste que je désirais lui faire, le suppliant de l’unir au sien, il me dit : « Souviens-toi que c’est un Dieu crucifié que tu veux épouser ; c’est pourquoi il te faut rendre conforme à lui, disant adieu à tous les plaisirs de la vie, puisqu’il n’y en aura plus pour toi qu’il ne soit traversé de la croix. »

Résolutions de sa retraite de Profession. — Voici mes résolutions, qui doivent durer jusqu’à la fin de ma vie, puisque mon Bien-Aimé les a dictées lui-même. Après l’avoir reçu dans mon cœur, il me dit : « Voici la plaie de mon côté pour y faire ta demeure actuelle et perpétuelle ; c’est où tu pourras conserver la robe d’innocence dont j’ai revêtu ton âme, afin que tu vives désormais de ta vie d’un Homme-Dieu ; vivre comme ne vivant plus, afin que je vive parfaitement en toi ; ne pensant à ton corps et à tout ce qui t’arrivera comme s’il n’était plus ; agissant comme n’agissant plus, mais moi seul en toi. Il faut pour cela que tes puissances et tes sens demeurent ensevelis dans moi et que tu sois sourde, muette, aveugle et insensible à toutes les choses terrestres : vouloir comme ne voulant plus, sans jugement, sans désir, sans affection et sans volonté que celle de mon plaisir, qui doit faire toutes tes délices ;

« Sois toujours disposée à me recevoir, je serai toujours prêt à me donner à toi, parce que tu seras souvent livrée à la fureur de tes ennemis. Mais ne crains rien, je t’environnerai de ma puissance, et serai le prix de tes victoires. Prends garde de ne jamais ouvrir les yeux pour te regarder hors de moi ; et qu’aimer et souffrir à l’aveugle soit ta devise : un seul cœur, un seul amour, un seul Dieu ! »

Ce qui suit est écrit de son sang :

Moi, chétif et misérable néant, proteste à mon Dieu me soumettre et sacrifier à tout ce qu’il demande de moi, immolant mon cœur à l’accomplissement de son bon plaisir, sans réserve d’autre intérêt que sa plus grande gloire et son pur amour, auquel je consacre et abandonne tout mon être et tous mes moments. Je suis pour jamais à mon Bien-Aimé, son esclave, sa servante et sa créature, puisqu’il est tout à moi, et suis son indigne épouse Sœur Marguerite-Marie, morte au monde. Tout de Dieu, et rien de moi, tout à Dieu et rien à moi, tout pour Dieu et rien pour moi T. II, p. 188, 189. !