Lutte héroïque contre une répugnance naturelle

Et je ne dirai qu’une de ces sortes d’occasions mortifiantes au-dessus de mes forces, et où il me fit vraiment éprouver l’effet de sa promesse. C’est une chose pour laquelle toute notre famille avait une si grande aversion naturelle, que mon frère retint, en passant le contrat de ma réception, que l’on ne me contraindrait jamais à faire cela : ce que l’on n’eut pas de peine d’accorder, la chose étant si indifférente d’elle-même. C’est à cela même qu’il me fallut rendre, car l’on m’attaqua si fortement là-dessus de toute part, que je ne savais plus à quoi me résoudre ; d’autant que ma vie me semblait mille fois plus facile à sacrifier, et si je n’avais plus chéri ma vocation que ma vie, je l’aurais alors bien plutôt quittée, que de me résoudre à faire ce que l’on désirait de moi ; mais c’était en vain que je résistais, puisque mon Souverain voulait ce sacrifice, duquel en dépendaient tant d’autres.

Je fus trois jours à combattre avec tant de violence que j’en faisais compassion, surtout à ma maîtresse, devant laquelle je me mettais d’abord en devoir de faire ce qu’elle me disait ; et puis le courage me manquait et je mourais de douleur de ne pouvoir vaincre mon naturel, et je lui disais : « Hélas ! que ne m’ôtez-vous la vie plutôt que de me laisser manquer à l’obéissance ! » Sur quoi elle me repoussa : « Allez », dit-elle ; « vous n’êtes pas digne de la pratiquer, et je vous défends maintenant de faire ce que je vous commandais. »

Ce m’en fut assez. Je dis d’abord : « Il [faut] mourir, ou vaincre ! » Je m’en allai devant le très saint Sacrement, mon asile ordinaire, où je demeurai environ trois ou quatre heures à pleurer et gémir, pour obtenir la force de me vaincre. « Hélas ! mon Dieu, m’avez-vous abandonnée ? Eh quoi ! faut-il qu’il y ait encore quelque réserve dans mon sacrifice, et qu’il ne soit pas tout consommé en parfait holocauste ! »

Mais mon Seigneur voulant pousser à bout la fidélité de mon amour envers lui, comme il me l’a fait voir du depuis, il prenait plaisir de voir combattre en son indigne esclave, l’amour divin contre les répugnances naturelles. Mais enfin, il fut victorieux ; car sans autre consolation ni armes que ces paroles : « Il ne faut point de réserve à l’amour », je m’allai jeter à genoux devant ma maîtresse, lui demandant par miséricorde de me permettre de faire ce qu’elle avait souhaité de moi. Et enfin je le fis, quoique je n’aie jamais senti une telle répugnance, laquelle recommençait toutes les fois qu’il me fallait le faire, ne laissant de le continuer pendant environ huit ans Le fait est bien simple, si simple même qu'il surprend dans une telle vie ; mais il montre du moins quel prix Dieu attache aux petites choses faites avec amour. Marguerite avait eu, de tout temps, une aversion mortelle pour toutes sortes de fromages. Elle tenait cela de famille. Aussi son frère Chrysostome s'était-il cru obligé, en présentant sa sœur au monastère, de prier qu'on ne la contraignît point sur cet article, ce qui avait été facilement accordé, l'affaire n'ayant de soi-même aucune importance. Mais un jour que, par mégarde, la serveuse au réfectoire présenta du fromage à Sœur Marguerite-Marie, la Directrice crut l'occasion bonne de mesurer le courage de sa disciple. — Après les huit ans dont parle la Sainte, on se vit obligé de le lui défendre. — Cfr. Vie, Paray, 1914, p. 32. — T. I, p. 62. .

Après ce sacrifice les grâces redoublent. — Ce fut après ce premier sacrifice que toutes les grâces et faveurs de mon Souverain se redoublèrent et inondèrent tellement mon âme, que j’étais contrainte de dire souvent : « Suspendez, ô mon Dieu, ce torrent qui m’abîme, ou étendez ma capacité pour le recevoir ! » Mais je supprime ici toutes ces prédilections et profusions du pur amour, qui étaient si grandes, que je [ne] pourrais pas bien m’en exprimer On lit dans les Contemporaines :

Ayant passé quelques mois de son noviciat sans se pouvoir détacher de quelque affection particulière, qui mettait beaucoup d'empêchement aux grâces que son Bien-Aimé voulait lui faire, il l'en reprit plusieurs fois sans qu'elle s'en corrigeât. — Il s'agit, dit Mgr Languet, d'une amitié particulière et d'une tendre affection qu'elle avait pour une de ses Sœurs, en qui elle croyait voir plus de vertu et de piété. — Un soir, à l'oraison, il lui fit ce reproche qu'il ne voulait point de cœur partagé, et que si elle ne [se] retirait des créatures, qu'il se retirerait d'elle ; ce qui lui fut si sensible, qu'elle le pria de ne lui laisser de pouvoir que pour l'aimer…

Trois autres Sœurs faisaient leur noviciat en même temps que la Bienheureuse : la Sœur Anne-Hieronyme Piedenuz, la Sœur Françoise-Catherine Carme du Chailloux, la Sœur Anne-Liduvine Rosselin. Les deux premières moururent dans la fleur de leur vie religieuse l'une à dix-huit, l'autre à vingt-deux ans ; la troisième vivait encore lors du procès de 1715, mais nous n'avons pas sa déposition. — Cfr. t. I, p. 83, 84. — Languet-Gauthey, p. 123. — Hamon, Vie, 1909, p. 82.
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