Désirs de la vie religieuse
Ayant passé plusieurs années parmi toutes ces peines et combats et beaucoup d’autres souffrances, sans autre consolation que de mon Seigneur Jésus-Christ, qui s’était rendu mon maître et mon gouverneur, le désir de la vie religieuse se ralluma si ardemment dans mon cœur, que je me résolus de l’être à quelque prix que ce fût. Mais, hélas ! cela ne se put accomplir de plus de quatre ou cinq ans après Deux fois de suite à deux années de distance, la mort avait visité la maison des Janots, frappant presque coup sur coup les deux frères aînés de Marguerite, Jean et Claude-Philibert, terrassés l'un et l'autre en pleine jeunesse et juste au même âge, à vingt-trois ans, le premier en 1663, le second en 1665.
Chrysostome, à peine âgé de vingt et un ans, épousa le 30 janvier 1666 Angélique Aumônier, fille de sieur Moïse Aumônier, seigneur de Chalanforge, et de damoiselle Huguette de Chapon de la Bouthière, dont la famille s'était alliée à celle de la marraine de Marguerite, Mme de Fautrières. A l'occasion de ce mariage et sans doute pour en faciliter la conclusion, Mme Alacoque abandonna tous ses biens à celui qui était devenu son fils aîné. En retour, celui-ci s'engageait à « nourrir et entretenir sa mère, sa vie naturelle durant, suivant sa condition », et acceptait la charge de pourvoir, en sa qualité d'unique héritier et de chef de famille, à l'éducation ainsi qu'à l'avenir de sa sœur Marguerite et de son frère Jacques. Il devait donner une dot à « Damoiselle Marguerite, lorsqu'elle trouverait un parti en loyal mariage, ou qu'elle aurait atteint l'âge de majorité » ; il devait, d'autre part, « faire étudier Jacques et le faire parvenir à l'ordre de prêtrise, à ses frais, en cas que ledit Jacques en voulût être pourvu ». Chrysostome était bien résolu à faire honneur à tous ses engagements ; mais, au lendemain de son mariage, probablement à cause de la grande dépense qu'il lui avait occasionnée, il avait besoin, pour les remplir, surtout en ce qui concernait la dot de Marguerite, de quelque délai, auquel, du reste, la Sainte se prêta sans murmure, avec sa patience et sa douceur accoutumées. — T. III, p. 619 et seq. — Deminuid, p. 54. , pendant lequel temps mes peines et combats redoublèrent de toute part, et je tâchais aussi de redoubler mes pénitences, selon que mon divin Maître me le permettait.
Car il me changea bien de conduite, me faisant voir la beauté des vertus et surtout des trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, me disant qu’en les pratiquant l’on devient saint, et il me disait cela, parce qu’en le priant je lui demandais de me faire sainte. Et comme je ne lisais guère d’autre livre que la Vie des Saints, je disais en l’ouvrant : Il m’en faut chercher une bien aisée à imiter, afin que je puisse faire comme elle a fait, pour devenir sainte comme elle. Mais ce qui me désolait, c’était de voir que j’offensais tant mon Dieu, et je pensais que les saints ne l’avaient pas offensé comme moi, ou que du moins si quelqu’un l’avait fait, il avait ensuite toujours été dans la pénitence, ce qui me donnait de grandes envies d’en faire ; mais mon divin Maître imprimait en moi une si grande crainte de suivre ma propre volonté, que je pensais dès lors que, quoi que je pusse faire, qu’il ne l’agréerait que lorsque je le ferais par amour et par obéissance. Cela me mit dans de grands désirs de l’aimer et de toutes faire mes actions par obéissance. Et je ne savais comment il fallait pratiquer ni l’un ni l’autre ; et je pensais que c’était un crime de dire que j’aimais, parce que je voyais mes œuvres démentir mes paroles. Je lui [demandai] de m’apprendre, et de me faire faire ce qu’il voulait que je fisse pour lui plaire et l’aimer, ce qu’il fit en cette manière :
Amour pour les pauvres. — Il me donna un si tendre amour pour les pauvres que j’aurais souhaité n’avoir plus d’autre conversation ; et il imprimait en moi une si tendre compassion de leurs misères, que, s’il avait été en mon pouvoir, je ne me serais rien laissé ; et lorsque j’avais de l’argent, je le donnais à des petits pauvres pour les engager de venir vers moi, pour apprendre leur catéchisme et à prier Dieu. Et cela faisait qu’ils me suivaient, et quelquefois il y en avait tant, que je ne savais où les mettre l’hiver, et sinon dans une grande chambre, d’où l’on nous chassait quelquefois Il y avait aux Janots un grand bâtiment de ferme ; puis, séparé de la ferme par une cour, un corps de logis qu'on appelait le Pavillon. La tradition locale a conservé le souvenir de la petite chambre occupée par Marguerite-Marie dans les bâtiments de la ferme, à l'étage supérieur. On voit cette pièce ornée de peintures. C'est là, dans la solitude et le silence de la nuit, que la jeune fille croyait pouvoir cacher ses étonnantes mortifications, mais les domestiques s'en aperçurent et prévinrent Mme Alacoque. La mère, aussitôt, craignant pour sa fille les suites de semblables rigueurs, l'obligea à ne plus coucher qu'avec elle. L'enfant sacrifia tous ses bons désirs à l'obéissance la plus complète. A côté de cette petite cellule appelée anciennement Chambre de la Vénérable, il y a une grande pièce : c'est là, vraisemblablement, que Marguerite réunissait les petits enfants pour leur faire la classe et le catéchisme. — T. I, p. 583. — T. III, p. 663.
Cette particulière tendresse pour les petits, pour les pauvres, pour ceux qui souffrent, est un des traits distinctifs du caractère de Marguerite-Marie, qui n'a guère été mis en relief, parce que, en parlant d'elle, on est tout d'abord préoccupé de sa dévotion au Sacré Cœur. Aussi, sans crainte d'intervertir l'ordre chronologique, on peut rappeler ici qu'il n'y avait point (alors) d'Hospice proprement dit à Paray, point de fonds affectés au soin des pauvres malades. A l'aide de charités précaires, recueillies année par année, deux braves femmes salariées les soignaient dans un étroit logement où il n'y avait que quatre lits pour les recevoir. C'est Marguerite-Marie qui en donna l'idée la première. Alors que tout était à créer, elle demanda qu'on se mît à l'œuvre, elle promit le succès et même la prospérité. Ce furent de ses élèves au pensionnat qui allèrent à Beaune faire leur apprentissage de la vie hospitalière. Les règlements en furent approuvés le 23 mai 1690, cinq mois avant la mort de la Servante de Dieu, et reçurent l'approbation de Louis XIV. Cette maison, primitivement située non loin de la Basilique, entre deux bras de la Bourbince, où on peut voir encore les antiques bâtiments, fut transférée en 1858 au quartier de la Retz, beaucoup plus salubre et spacieux. On y a réuni, dans un petit oratoire, qui porte le nom de Chapelle des Reliques, un grand nombre d'objets ayant appartenu à la Sainte, et entre autres le petit Livret de prières au Sacré Cœur, dont il a été parlé p. 14. Cfr. Vie et Œuvres, t. I, p. 502. — Cucherat, les saints Pèlerinages, 1873. — Chaumont, Guide, 1890. … Je ne donnais que ce qui était à moi ; encore ne l’osais-je plus faire sans obéissance, ce qui m’obligeait de caresser ma mère, afin qu’elle me permît de donner ce que j’avais ; et comme elle m’aimait beaucoup, elle m’accordait assez facilement. Et lorsqu’elle me refusait je demeurais en paix, et après un [peu] de temps, je retournais l’importuner ; car je ne pouvais plus rien faire sans permission, et non seulement de ma mère, mais je m’assujétissais à ceux avec lesquels je demeurais, ce qui m’était un continuel supplice. Mais je pensais qu’il me fallait soumettre à tous ceux à qui j’avais plus de répugnance, et les obéir, pour essayer si je pourrais être religieuse… L’ardent désir que je sentais d’aimer Dieu me faisait surmonter toutes les difficultés, et me rendait attentive de faire tout ce qui contrariait le plus mes inclinations et à quoi je sentais le plus de répugnance, et je m’en sentais tellement pressée, que je m’en confessais lorsque j’avais manqué de suivre ces mouvements.
Je me sentais une extrême répugnance de voir des plaies ; mais il fallut d’abord me mettre à les panser et baiser pour me vaincre, et je ne savais comme il m’y fallait prendre. Mais mon divin Maître savait si bien suppléer à toutes mes ignorances, qu’elles se trouvaient guéries dans peu de temps…
Reproches de Notre-Seigneur. — J’étais naturellement portée à l’amour du plaisir et divertissement. Je n’en pouvais plus goûter aucun, encore que souvent je faisais ce que je pouvais pour en chercher ; mais cette douloureuse figure qui se présentait à moi, comme de mon Sauveur qui venait d’être flagellé, m’empêchait bien d’en prendre ; car il me faisait ce reproche qui me perçait jusqu’au cœur :
« Voudrais-tu bien ce plaisir ? Et moi, qui n’en ai jamais pris aucun et me suis livré à toute sorte d’amertumes, pour ton amour et pour gagner ton cœur ! Et cependant tu voudrais encore me le disputer ! »
Tout cela faisait de grandes impressions en mon âme, mais j’avoue de bonne foi que je ne comprenais rien à tout cela, tant j’avais l’esprit grossier et peu spirituel, et que je ne faisais aucun bien que parce qu’il m’y pressait si fort, que je ne pouvais résister ; ce qui m’est un grand sujet de confusion dans tout ce que j’écris ici, où je voudrais pouvoir faire connaître combien je suis digne du plus rigoureux châtiment éternel, par mes continuelles résistances à Dieu et oppositions à ses grâces et faire voir aussi la grandeur de ses miséricordes, car il semblait qu’i[l] avait entrepris de me poursuivre et d’opposer continuellement sa bonté à ma malice, et son amour à mes ingratitudes, qui ont fait toute ma vie le sujet de ma plus vive douleur…
Et comme, une fois, j’étais comme dans une abîme Anciennement, abîme s'est employé parfois au féminin. (Texte authentique, p. 26.) d’étonnement, de ce que tant de défauts, d’infidélités que je voyais en moi n’étaient pas capables de le rebuter, il me fit cette réponse :
« C’est que j’ai envie de te faire comme un composé de mon amour et de mes miséricordes. »
Et une autre fois, il me dit :
« Je t’ai choisie pour mon épouse et nous nous sommes promis la fidélité, lorsque tu m’as fait vœu de chasteté. C’est moi qui te pressais de le faire, avant que le monde y eût aucune part de ton cœur ; car je le voulais tout pur, et sans être souillé des affections terrestres, et pour me le conserver comme cela, j’ôtais toute la malice de ta volonté afin qu’elle ne le pût corrompre. Et puis je te mis en dépôt aux soins de ma sainte Mère, afin qu’elle te façonnât selon mes desseins. »
Aussi m’a-t-elle toujours servi d’une bonne Mère, et ne m’a jamais refusé son secours, et j’y avais tout mon recours, dans toutes mes peines et besoins, et avec tant de confiance, qu’il me semblait n’avoir rien à craindre sous sa protection maternelle. Aussi, lui [fis-]je vœu dans ce temps-là de jeûner tous les samedis, et de lui dire l’office de son Immaculée Conception quand je saurais lire, et sept génuflexions tous les jours de ma vie, avec sept Ave Maria, pour honorer ses sept douleurs, et me mis pour être toujours son esclave, lui demandant de ne me pas refuser cette qualité ; mais et [comme] une enfant, parlais sans respect, tout comme à ma bonne Mère, pour laquelle je me sentais dès lors un amour vraiment tendre…
Une fois, après la communion, si je ne me trompe, [mon divin Maître] me fit voir qu’il était le plus beau, le plus riche, le plus puissant, le plus parfait et accompli de tous les amants ; et que, lui étant promise depuis tant d’années, d’où venait donc que je voulais tout rompre avec [lui] pour en prendre un autre :
« Oh ! apprends que si tu me fais ce mépris, je t’abandonne pour jamais ; mais si tu m’es fidèle je ne te quitterai point, et me rendrai ta victoire contre tous tes ennemis. J’excuse ton ignorance, parce que tu ne me connais pas encore ; mais si tu m’es fidèle et me suis, je t’apprendrai à me connaître et me manifesterai à toi. »
En me disant cela, il imprima un si grand calme en mon intérieur, et mon âme se trouva dans une si grande paix, que je déterminai dès lors de mourir plutôt que de changer…
M’étant donc déterminée pour la vie religieuse, ce divin Epoux de mon âme, crainte que je ne lui échappasse encore, me demanda de consentir qu’il s’emparât et se rendît le maître de ma liberté, parce que j’étais faible. Je ne fis point de difficulté à ce consentement, et dès lors il s’empara si fortement de ma liberté, que je n’en ai plus [eu] de jouissance dans tout le reste de ma vie Toujours elle garda la pleine possession de sa liberté. Mais l'afflux de grâce enleva alors si puissamment son âme qu'il semble emporter sa volonté, comme un fleuve la plume qui flotte sur ses vagues. — Hamon, Vie, p. 49. ; et il s’insinua si avant dans mon cœur dès ce moment, que je renouvelai mon vœu, commençant à le comprendre. Je lui [dis] que quand il devrait m’en coûter mille vies, je ne serais jamais autre que religieuse ; et je m’en déclarai hautement, priant de congédier tous ces partis, quelque avantageux qu’ils me les représentassent. Ma mère, voyant cela, ne pleurait plus en ma présence, mais elle le faisait continuellement avec tous ceux qui lui en parlaient, qui ne manquaient pas de me venir dire que je serais la cause de sa mort si je la quittais, et que j’en répondrais à Dieu, car elle n’avait personne pour la servir ; et que je serais aussi bien religieuse après sa mort que pendant sa vie. Et un frère qui m’aimait beaucoup Chrysostome Alacoque (Texte authentique, p. 28, note). , fit tous ses efforts pour me détourner de mon dessein, m’offrant de son bien pour me mieux loger dans le monde. Mais à tout cela mon [cœur] était devenu insensible comme un rocher, quoiqu’il me fallût encore rester trois ans dans le monde, parmi tous ces combats.