Combats et recherche en mariage
Il arrivait qu’en punition de mes péchés, je ne pouvais point dormir les veilles de Noël, et le curé de la paroisse criant tout haut à son prône que ceux qui n’auraient pas dormi ne devaient point communier qu’ils ne l’eussent fait, et moi ne le pouvant, je n’osais pas communier Il faut croire que M. Ant. Alacoque, curé de Verosvres, partageait l'opinion superstitieuse signalée par un savant auteur du XVIIe siècle : « La délicatesse de certains dévots indiscrets va quelquefois si loin qu'ils ne voudraient pas communier s'ils n'avaient dormi quelque temps auparavant. Et, c'est pour cela qu'ils ne s'approchent pas de la sainte Table, la nuit de Noël, à moins qu'ils n'aient un peu sommeillé le jour précédent. Mais comme le sommeil et la communion n'ont rien de commun ; que les veilles ne furent jamais un obstacle à la participation des mystères sacrés…, on comprend sans peine que cette délicatesse est tout à fait superstitieuse et qu'elle regarde le culte superflu et la vaine observance. » — Cfr. Vie et Œuvres, t. I, p. 60. . Ainsi ce jour de réjouissance m’en était un de larmes, lesquelles me servaient de nourriture et de tout plaisir.
Sa plus grande faute. — Mais aussi avais-je commis de grands crimes ! Car une fois, dans un temps de carnaval, étant avec d’autres filles, je me déguisai, par vaine complaisance, ce qui m’a été un sujet de douleur et de larmes pendant toute ma vie, aussi bien que la faute que je commettais, en prenant des ajustements de vanité, par ce même motif de vaine complaisance Non seulement Marguerite-Marie raconte sa vie avec une simplicité et une sincérité parfaites, mais elle se dépeint elle-même telle qu'elle était et telle qu'elle se voyait à la lumière de l'Esprit-Saint. Ce dernier mot est capital et il ne faut jamais l'oublier, sous peine d'être tenté d'accuser la chère Bienheureuse d'exagération et de défaut de mesure dans ses appréciations personnelles. Quand la lumière divine pénètre dans l'âme des saints, elle y jette de tels rayons de clarté qu'elle leur fait découvrir ce qu'ils nomment de « grands péchés », là où nous n'apercevons que des atomes d'imperfection ou de simples fautes de fragilité humaine. Il est certain que la Bienheureuse n'a jamais offensé gravement Notre-Seigneur, puisqu'elle a gardé l'innocence de son baptême : le jugement de ses directeurs en fait foi. Mais elle, Marguerite-Marie, elle, la confidente du Cœur de Jésus, elle, habituée à vivre en présence de la « Sainteté d'amour et de justice », elle constate une telle distance entre la pureté relative de son âme et la pureté absolue du Dieu qu'elle aime, que, tout ce qui n'est pas cette divine pureté, elle le qualifie de tache et de péché…, et c'est une des beautés de son Autobiographie de nous révéler à quel degré l'amour divin est capable d'allumer l'humilité dans un cœur qu'il a totalement subjugué. (Vie de la Bse Marguerite-Marie Alacoque écrite par elle-même. Texte authentique (1918). Préface. — Les mots soulignés ici, ne le sont pas dans le texte. … Confusion qu’elle éprouve à faire ce récit. — Mais, hélas ! mon Seigneur, ayez pitié de ma faiblesse, dans l’extrême douleur et confusion que vous imprimez si vivement en moi, en écrivant ceci, de vous avoir si longtemps résisté à le faire. Soutenez-moi, mon Dieu, afin que je n’y succombe sous la rigueur de ces justes reproches. Non, je proteste, moyennant votre grâce, de ne vous jamais résister, quand il m’en devrait coûter la vie…
Elle est recherchée en mariage. — A mesure que je croissais, mes croix s’augmentaient, car le diable suscitait plusieurs bons partis pour le monde, à me rechercher. Et cela attirait beaucoup de compagnie, qu’i[l] me fallait voir, ce qui ne m’était pas un petit supplice. Car d’u[n] côté mes parents, et surtout ma mère, me pressait pour cela… Et d’autre part, Dieu poursuivait si vivement mon cœur, qu’il ne me donnait point de trêve ; car j’avais toujours mon vœu devant les yeux, auquel, si je venais à manquer, je serais punie de tourments effroyables. Le démon se servait de la tendresse et amitié que j’avais pour ma mère, me représentant sans cesse les larmes qu’elle versait, et que si je venais à me faire religieuse, je serais cause qu’elle mourrait d’affliction et que j’en répondrais à Dieu, car elle était toute attendue à mes soins et services…
Tout cela me faisait souffrir un martyre, je n’avais point de repos, et je me fondais en larmes, n’ayant personne à qui m’en découvrir, et je ne savais quel parti prendre. Enfin la tendre amitié de ma bonne mère commença à prendre le dessus, pensant que n’étant qu’une enfant quand je fis ce vœu et que l’on m’en pourrait bien dispenser, ne comprenant pas, en le faisant, ce que c’était. De plus, je craignais fort d’engager ma liberté…
[Je] commençai donc à voir le monde et à me parer pour lui plaire, cherchant à me divertir autant que je pouvais C'était une nature droite, absolument sincère ; une âme pure, dévouée, compatissante ; un cœur très sensible. Elle avait l'esprit enjoué, un rayonnement de gaieté, un charme attirant : jolie fleur des champs, simple, gracieuse, au coloris modeste, d'une fraîcheur de lis embaumé. On l'a, plus d'une fois, comparée — comme son prénom y invitait — à ces marguerites aux blancs pétales et au cœur d'or, dont la brise balance les frêles corolles dans les prairies charolaises. Mgr Gauthey, Vie et Œuvres, t. I, p. 23. . Mais vous, mon Dieu, seul témoin de la grandeur et longueur de cet effroyable combat que je souffrais au dedans de moi-même… vous fîtes bien connaître en ce rencontre aussi bien qu’en plusieurs autres, qu’il lui serait bien dur et difficile de regimber contre le puissant aiguillon de votre amour…
Au milieu des compagnies et divertissements, il me lançait des flèches si ardentes, qu’elles perçaient et consommaient mon cœur de toute part ; et la douleur que je sentais me rendait toute interdite. Et cela n’étant pas encore assez, pour un cœur aussi ingrat que le mien, pour lui faire quitter prise, je me sentais comme liée et tirée à force de cordes, si fortement, qu’enfin j’étais contrainte de suivre Celui qui m’appelait en quelque lieu secret, où il me faisait de sévères réprimandes ; car il était jaloux de [mon] misérable cœur, qui souffrait des persécutions épouvantables. Et après lui avoir demandé pardon, la face prosternée contre terre, il me faisait prendre une rude et longue discipline ; et puis, je retournais tout comme devant, dans mes résistances et vanités. Et puis le soir, quand je quittais ces livrées de Satan, je veux dire ces vains ajustements, instruments de sa malice, mon souverain Maître se présentait à moi, comme il était en sa flagellation, tout défiguré, me faisant des reproches étranges : que c’étaient mes vanités qui l’avaient réduit en cet état, et que je perdais un temps si précieux et dont il me demanderait un compte rigoureux à l’heure de la mort ; que je le trahissais et persécutais, après qu’il m’avait donné tant de preuves de son amour, et du désir qu’il avait que je me rendisse conforme à lui. Tout cela s’imprimait si fortement en moi, et faisait de si douloureuses plaies dans mon cœur, que je pleurais amèrement, et me serait bien difficile d’exprimer tout ce que je souffrais et ce qui se passait en moi…