Maladie de sa mère
La plus rude de mes croix était de ne pouvoir adoucir celles de ma mère, qui m’étaient cent fois plus dures à supporter que les miennes, quoique je ne lui donnais pas la consolation de m’en dire un mot, crainte que nous n’offensassions Dieu en prenant plaisir à parler de nos peines. Mais c’était dans ses maladies où ma souffrance était extrême, car, étant tout abandonnée à mes petits soins et services, elle souffrait beaucoup ; d’autant que tout se trouvait quelquefois fermé à clef, il me fallait aller mendier jusqu’aux œufs et autres choses nécessaires aux malades. Ce n’était pas un petit tourment à mon naturel timide, encore chez des villageois qui m’en disaient souvent plus que je n’aurais voulu.
Et dans un mortel érésipèle qu’elle eut à la tête…, on se contenta de lui faire faire une saignée par un petit chirurgien de village qui passait, lequel me dit qu’à moins que d’un miracle elle n’en pouvait revenir ; sans que personne s’en affligeât, ni mît en peine que moi, qui ne savais où recourir, ni à qui m’adresser, sinon à mon asile ordinaire, la très sainte Vierge, et mon souverain Maître, à qui [seul je pouvais découvrir] les angoisses où j’étais continuellement plongée, qui ne recevant parmi tout cela que des moqueries, injures et accusations, je ne savais où me réfugier. Etant donc allée à la messe, le jour de la Circoncision de Notre-Seigneur, pour lui demander d’être lui-même le médecin et le remède de ma pauvre mère, et de m’enseigner ce que je devais faire, ce qu’il fit avec tant de miséricorde qu’étant de retour, je trouvai sa joue crevée avec une plaie large d’environ la paume de la main… Je ne savais point panser les plaies, et même ne les pouvais voir ni toucher auparavant celle-ci, pour laquelle je n’avais autre onguent que que ceux de la divine Providence,… mais je me sentais tant de courage et de confiance en la bonté de mon Souverain qui semblait être toujours présent, qu’enfin elle fut guérie dans peu de jours, contre toute apparence humaine.
Et pendant tous les temps de ses maladies, je ne me couchais ni ne dormais, presque point, et ne prenais presque point de nourriture, passant souvent des jours sans manger. Mais mon divin [Maître] me consolait et substantait d’une parfaite conformité à sa très sainte volonté, ne me prenant qu’à lui de tout ce qui m’arrivait, lui disant : « O mon souverain Maître ! si vous ne le vouliez, cela n’arriverait pas ; mais je rends grâces de quoi vous le permettez pour me rendre conforme à vous. »
Attrait pour l’oraison. — Parmi tout cela, je me sentais si fortement attirée à l’oraison, que cela me faisait beaucoup souffrir de ne savoir ni pouvoir apprendre comme il la fallait faire, n’ayant aucune conversation des personnes spirituelles ; et je n’en savais autre chose que ce mot d’oraison, qui ravissait mon cœur. Et m’étant adressée à mon souverain Maître, il m’apprit comme il voulait que je la fisse ; ce qui m’a servi toute ma vie. Il me faisait prosterner humblement devant lui, pour lui demander pardon de tout en quoi je l’avais offensé, et puis, après l’avoir adoré, je lui offrais mon oraison, sans savoir comme il m’y fallait prendre. Ensuite il se présentait lui-même à moi dans le mystère où il voulait que je le considérasse : et il appliquait si fort mon esprit en tenant mon âme et toutes mes puissances englouties dans lui-même, que je ne sentais point de distractions, mais mon cœur se sentait consommé Marguerite, comme aussi les Contemporaines, emploient à l'ordinaire le mot consommer pour consumer. du désir de l’aimer, et cela me donnait un désir insatiable de la sainte communion et de souffrir…
Sa bonté me tenait si fort dans l’occupation que je viens de dire, qu’elle me dégoûta des prières vocales ; lesquelles je ne pouvais faire devant le Saint Sacrement, où je me sentais tellement toute appliquée, que jamais je [ne] m’y ennuyais. Et j’y aurais passé des jours et des nuits entières, sans boire ni manger, et sans savoir ce que je faisais, sinon de me consommer en sa présence comme un cierge ardent, pour lui rendre amour pour amour. Et je ne pouvais demeurer au bas de l’église, et quelque confusion que j’en sentisse dans moi-même, je ne laissais de [me mettre] tout le plus proche que je pouvais du Très Saint Sacrement…