Ecce Homo. Amour des souffrances

Et dès lors mon âme en demeura si pénétrée, que j’aurais désiré que mes peines n’eussent pas cessé d’un moment. Car depuis, il m’était toujours présent, sous la figure du crucifix ou d’un Ecce Homo portant sa croix ; ce qui imprimait en moi tant de compassion, d’amour des souffrances, que toutes mes peines me devinrent légères en comparaison du désir que je sentais d’en souffrir pour me conformer à mon Jésus souffrant. Et je m’affligeais de voir que ces mains qui se levaient quelquefois pour me frapper étaient retenues, et ne déchargeaient pas sur moi toutes leurs rigueurs. Je me sentais continuellement pressée de rendre toute sorte de services et bons offices à ces véritables amis de mon âme, qui se serait sacrifiée de bon cœur pour eux ; n’ayant de plus grand plaisir que de leur faire du bien, et en dire tout celui que je pouvais.

Mais ce n’était pas moi qui faisais tout ce que j’écris et écrirai bien malgré moi, mais c’est mon souverain Maître, qui s’était emparé de ma volonté, et ne me permettait pas même de formuler aucune plainte, murmure ou ressentiment ontre ces personnes ; ni même souffrir qu’on me plai[gnît] et portât compassion, disant qu’il en avait usé ainsi, et qu’il voulait que, lorsque je ne pourrais empêcher que l’on m’en parlât, que [je] leur donnasse tout le bon droit et à moi tout le tort, disant, comme c’est la vérité, que mes péchés en méritaient bien d’autres.

Mais dans l’extrême violence qu’il me faut faire en écrivant ceci, que j’avais toujours tenu caché avec tant de soin et de précaution pour l’avenir, tâchant même de n’en conserver aucune idée dans ma mémoire, afin de tout laisser dans celle de mon bon Maître, auquel j’ai fait mes plaintes dans la grande répugnance que je sens ; mais il m’a fait entendre et dit :

« Poursuis, ma fille, poursuis, il n’en sera ni plus ni moins pour toutes tes répugnances ; il faut que ma volonté s’accomplisse. »

— Mais, hélas ! mon Dieu, comment me souvenir de ce qui s’est passé depuis plus d’environ vingt-cinq ans ?

« Ne sais-tu pas que je suis la mémoire éternelle de mon Père céleste qui ne s’oublie jamais de rien, et dans laquelle le passé et le futur sont comme le présent ? Ecris donc sans crainte tout, suivant que je te dicterai, te promettant d’y répandre l’onction de ma grâce, afin que j’en sois glorifié.

Premièrement, je veux cela de toi pour te faire voir que je me joue, en rendant inutiles toutes les précautions que je t’ai laissée prendre pour cacher la profusion des grâces dont j’ai pris plaisir d’enrichir une aussi pauvre et chétive créature que toi, qui n’en dois jamais perdre le souvenir, pour m’en rendre de continuelles actions de grâces.

En second lieu, pour t’apprendre que tu ne te dois point approprier ces grâces, ni être chiche de les distribuer aux autres, puisque je me suis voulu servir de ton cœur comme d’un canal pour les répandre selon mes desseins dans les âmes, dont plusieurs seront retirées, par ce moyen, de l’abîme de perdition, comme je te le ferai voir dans la suite.

Et en troisième lieu, c’est pour faire voir que je suis la Vérité éternelle, qui ne peut mentir, je suis fidèle en mes promesses, et que les grâces que je t’ai faites peuvent souffrir toute sorte d’examens et d’épreuves. »

Après ces paroles, je me suis sentie tellement fortifiée, que, malgré la grande crainte que je sens que cet écrit ne soit vu, je suis résolue de poursuivre quoi qu’il m’en coûte, pour accomplir la volonté de mon souverain Maître.