Protection de la Sainte Vierge
La très sainte Vierge a toujours pris un très grand soin de moi, qui [y] avais mon recours en tous mes besoins, et elle m’a retirée de très grands périls. Je n’osais point du tout m’adresser à son divin Fils, mais toujours à elle, à laquelle je présentais la petite couronne du rosaire, les genoux nus en terre, ou en faisant autant de génuflexions en baisant terre, que d’Ave Maria.
Mort de son père, 1655. — Je perdis mon père fort jeune Elle n'avait guère que huit ans, lorsque, vers le 10 ou le 11 décembre 1655, M. Claude Alacoque fut enlevé en quelques jours par une maladie de poitrine, n'ayant pas encore achevé sa 41e année. Il avait la réputation d'un parfait honnête homme et d'un très bon chrétien ; mais il laissait une toute jeune veuve et cinq petits enfants dont le dernier n'avait encore que quatre ans. Avec cela une fortune médiocre et des affaires embarrassées. Il paraît que cet excellent homme devait un peu ; on lui devait beaucoup. La pauvre veuve accepta courageusement la tutelle de ses cinq enfants, et résolut, à force de démarches, de refaire leur fortune compromise. Seulement, comme ses voyages multipliés ne lui permettaient pas de s'occuper de leur éducation, elle les mit, pour un moment, en pension en différents endroits. — Les époux Alacoque eurent sept enfants. Deux filles, Catherine et Gilberte, étaient mortes en bas âge. Sur les quatre garçons, deux, Jean et Claude-Philibert, moururent vers leur vingt-troisième année. L'un des survivants, Jacques, devint prêtre et curé de Bois-Sainte-Marie ; l'autre, Chrysostome, qui fut maire perpétuel du même lieu, eut d'un premier mariage douze enfants et onze d'un second : bel exemple du sens chrétien au sujet des familles nombreuses. — Cfr. T. III, p. 480. — Bougaud, Histoire, p. 40. , et comme j’étais unique de fille et que ma mère, s’étant chargée de la tutelle de ses enfants qui étaient au nombre de cinq, elle demeurait très peu au logis, et par ce moyen j’ai été élevée jusqu’à l’âge d’environ huit ans et demi sans autre éducation que des domestiques et villageois.
On la met en pension. Sa Première Communion. — On me mit dans une maison religieuse Chez les Urbanistes de Charolles. On appelait ainsi les Clarisses qui suivaient les mitigations apportées à la règle primitive de sainte Claire par le Pape Urbain IV. Cette règle leur permettait d'avoir des revenus, au lieu de vivre simplement d'aumônes. Le monastère des Urbanistes existe toujours ; il s'élève dans le quartier le plus vivant, au cœur même de Charolles, près des ruines du château dont il reste encore deux tours solitaires. Mais la chapelle où Marguerite fit sa première communion, après avoir subi diverses transformations, a été rasée voici à peu près quatre-vingts ans. — T. I, p. 57. — Hamon, Vie, p. 17, 19. , où on me fit communier que j’avais environ neuf ans, et cette communion répandit tant d’amertume pour moi sur tous les petits plai- sirs et divertissements, que je n’en pouvais plus goûter aucun, encore que je les cherchais avec empressement ; mais lors même que j’en voulais prendre avec mes compagnes, je sentais toujours quelque chose qui me tirait et m’appelait en quelque petit coin et ne me donnait point de repos que je ne l’eusse suivi ; et puis, il me faisait mettre en prière, mais presque toujours prosternée, ou les genoux nus, ou faisant des génuflexions, pourvu que je ne fusse pas vue, mais ce m’était un étrange tourment lorsque j’étais rencontrée.
J’avais grande envie de faire tout ce que je voyais faire aux religieuses, les regardant toutes comme des saintes, pensant que, si j’étais religieuse, je la deviendrais comme elles ; cela m’en fit prendre une si grande envie, que je ne respirais que pour cela, quoique je ne les trouvasse pas assez retirées pour moi ; et n’en connaissant point d’autres, je pensais qu’il fallait demeurer là.
Longue maladie. Elle est guérie par la Sainte Vierge. — Mais je tombai dans un état de maladie si pitoyable que je fus environ quatre ans sans pouvoir marcher. Les os me perçaient la peau de tous côtés ; ce qui fut la cause qu’on ne me laissa que deux ans dans ce couvent, et on ne put jamais trouver aucun remède à mes maux, que de me vouer à la sainte [Vierge], lui promettant que si elle me guérissait, je serais un jour de ses filles Cette maladie fut cause qu'on la sortit de la pension où elle n'était restée que deux ans. Elle demeura dès lors avec sa mère aux Janots, jusqu'à son entrée à la Visitation de Paray. . Je n’eus pas plutôt fait ce vœu, que je reçus la guérison, avec une nouvelle protection de la sainte Vierge, laquelle se rendit tellement maîtresse de mon cœur, qu’en me regardant comme sienne, elle me gouvernait comme lui étant dédiée, me reprenant de mes fautes et m’enseignant à faire la volonté de mon Dieu. Et il m’arriva une fois que m’étant assise en disant notre rosaire, elle se présenta devant moi, et me fit cette réprimande qui ne [s’est] jamais effacée de mon esprit, quoique je fusse encore bien jeune : « Je m’étonne, ma fille, que tu me serves si négligemment ! » Ces paroles laissèrent une telle impression dans mon âme, qu’elles m’ont servi toute ma vie.