On veut l’attirer aux Ursulines
Et l’on me mit chez un de mes oncles Cet oncle était Philibert Lamyn, frère de Mme Alacoque, homme des plus honorables, notaire royal et procureur aux bailliage et siège présidial du Mâconnais. Il était encore un chrétien exemplaire, et avait donné à Dieu deux de ses enfants, l'un qui avait revêtu l'habit des Frères Prêcheurs ou, comme on disait alors, des Jacobins ; l'autre, une fille, qui avait pris le voile chez les Ursulines et vivait, sous le nom de Sœur Sainte-Colombe, dans la maison que, depuis l'année 1615, ces religieuses possédaient à Mâcon. A la mort de Claude Alacoque, Philibert Lamyn avait été chargé, de moitié avec Toussaint Delaroche, de la tutelle de Marguerite et de ses frères. — Deminuid, La Bienheureuse, p. 55. , qui avait une fille religieuse, laquelle sachant que je la voulais être, n’oublia rien pour m’avoir avec elle, et ne me sentant point de penchant à la vie des Ursules, je lui disais : « Voyez, que si j’entre en votre couvent ce ne sera que pour l’amour de vous, et je veux aller dans un où je n’aurai ni parente, ni connaissance, afin d’être religieuse pour l’amour de Dieu. » Mais comme je ne savais où ce serait…, je pensai encore succomber à ses importunités ; d’autant que j’aimais beaucoup cette cousine, laquelle se servait de l’autorité de mon oncle, auquel je n’osais résister, parce qu’il était mon tuteur, et qu’il me disait qu’il m’aimait comme un de ses enfants… Mais plus l’on m’en pressait, jusqu’à me vouloir faire entrer, plus j’en sentais de dégoût. Et une secrète voix me disait :
« Je ne te veux point là, mais à Sainte-Marie. »
Cependant on ne me permettait pas de les voir Les Sainte-Marie. , bien que j’y eusse plusieurs parentes, et l’on m’en disait des choses capables d’en rebuter les esprits les mieux déterminés ; mais plus l’on tâchait de m’en détourner, et plus je les aimais et sentais accroître mon désir d’y entrer, à cause de ce nom tant aimable de Sainte-Marie, lequel me faisait comprendre que c’était là ce que je cherchais. Et une fois, regardant un tableau du grand saint François de Sales Ce tableau se trouvait au parloir des Ursulines de Mâcon, et non pas à la Visitation de cette ville [où — contrairement à ce que racontent quelques historiens — Marguerite n'avait aucune parente]. Les Ursulines, dispersées à la Révolution, ne se sont pas rétablies à Mâcon, et on a perdu toute trace du tableau en question. (Note de la Visitation de Mâcon, 1919.)
Mgr Languet, bien placé pour connaître l'exacte vérité, puisqu'il avait été vicaire général d'Autun, écrit sans aucune hésitation, que Marguerite « ne connaissait aucune maison de la Visitation, elle ne savait qu'à peine le nom de cette congrégation, et on eut soin surtout de l'empêcher d'aller voir le couvent de la Visitation qui est à Mâcon. » Languet-Gauthey, p. 100. — La Visitation de Mâcon avait été fondée par celle de Lyon, en 1632. , il sembla me jeter un regard si paternellement amoureux, en m’appelant sa fille, que je ne le regardais plus que comme mon bon père. Mais je n’osais rien dire de tout cela, et ne savais comme me dégager de ma cousine et de toute sa communauté, laquelle me témoignait tant d’amitié, que je ne m’en pouvais plus défendre.
Elle est rappelée soudainement dans sa famille. — Et comme on était près de m’ouvrir la porte, je reçus la nouvelle que mon frère était fort mal, et ma mère à l’extrémité ; ce qui m’obligea de partir tout à la même heure, pour me rendre près d’elle, sans que l’on pût m’en empêcher, quoique je fusse malade… Je m’en allai toute la nuit, bien qu’il y eût près de dix lieues : et voilà comme je fus délivrée, pour reprendre une très rude croix… Toutes mes peines redoublèrent. L’on me faisait voir que ma mère ne pouvait vivre sans moi, puisque le peu de temps que je l’avais quittée était la cause [de] son mal…
L’image souffrante. — D’autre part, mon divin Maître me pressait si fort de tout quitter pour le suivre, qu’il ne me donnait plus de repos ; et il me donnait un si grand désir de me conformer à sa vie souffrante, que tout ce que je souffrais ne me semblait rien, ce qui me faisait redoubler mes pénitences. Et quelquefois, me jetant aux pieds de mon crucifix, je lui disais : « O mon cher Sauveur, que je serais heureuse si vous imprimiez en moi votre image souffrante ! » Et il me répondait :
« C’est ce que je prétends, pourvu que tu ne me résistes pas, et que tu y contribues de ton côté. »
Et pour lui donner quelques gouttes de mon sang, je me liais les doigts, et puis j’y plantais des aiguilles ; et puis je prenais la discipline, tous les jours, tant que je pouvais, en carême, pour honorer les coups de fouets de sa flagellation. Mais quelque long temps que je me la donnasse, je n’en pouvais guère avoir de sang pour offrir à mon bon Maître, pour celui qu’il avait répandu pour mon amour. Et comme c’était sur les épaules que je me la donnais, il me fallait bien du temps. Mais les trois jours du carnaval, j’aurais voulu [me] mettre en pièces, pour réparer les outrages que les pécheurs faisaient subir à sa divine Majesté. Je les jeûnais tant que je pouvais, au pain et à l’eau, donnant aux pauvres ce que l’on me donnait pour ma nourriture.
Son ardeur pour la Sainte Communion. — Mais ma plus grande joie de quitter le monde était de penser que je communierais souvent ; car on ne me le voulait permettre que rarement, et j’aurais cru être la plus heureuse du monde si je l’avais pu faire souvent, et passer des nuits, seule, devant le Saint Sacrement, je me sentais là une telle assurance, qu’encore que je fusse extrêmement peureuse, je n’y pensais plus dès que j’étais en ce lieu de mes plus chères délices. Et les veilles de communion, je me sentais abîmée dans un si profond silence, que je ne pouvais parler qu’avec violence, pour la grandeur de l’action que je devais faire ; et lorsque je l’avais faite, je n’aurais voulu ni boire, ni manger, ni voir, ni parler, tant la consolation et paix que je sentais était grande. Et je me cachais autant que je pouvais, pour apprendre à aimer mon souverain Bien, qui me pressait si fort de lui rendre amour pour amour…
Mais on ne m’en laissait pas assez de loisir, car il me fallait travailler, tant que le jour durait, avec les domestiques ; et puis le soir, il se trouvait que je n’avais rien fait qui eût contenté les personnes avec qui j’étais. L’on me criait de telle manière que je n’avais pas le courage de manger ; et je me retirais où je pouvais, pour avoir quelques moments de paix, de laquelle j’avais un grand désir. Mais comme je me plaignais sans cesse à mon divin Maître de ce que je craignais de ne lui pouvoir plaire en tout ce que je faisais… — « Hélas ! mon Seigneur », lui disais-je, « donnez-moi donc quelqu’un pour me conduire à vous. »
« Ne te suffis-je pas ? que crains-tu ? Un enfant autant aimé que je t’aime, peut-il périr entre les bras d’un père tout-puissant ? »
Confession du Jubilé à un religieux de Saint-François. — Je ne savais pas ce que c’était que direction ; mais j’avais un grand désir d’obéir, et sa bonté permit que, dans le temps d’un jubilé, il vînt au logis un religieux de Saint-François, et il y coucha pour nous donner loisir de faire nos confessions générales. Et il [y] avait plus de quinze jours que j’étais après écrire la mienne… J’écrivais tout ce que je pouvais trouver dans les livres qui traitent de la confession ; et je mettais quelquefois des choses que j’avais horreur de prononcer. Mais je disais en moi-même : « Je l’ai peut-être fait, et je ne le connais pas, ni ne m’en souviens pas ; mais il est bien juste que j’aie la confusion de le dire, pour satisfaire à la divine justice. »… Je fis donc celle-ci, où ce bon père me fit passer plusieurs feuillets, sans me vouloir permettre de les lire… Cette confession me mit fort en paix. Je lui dis quelque [chose] de la manière que je vivais ; sur quoi il me donna plusieurs bons avis. Mais je n’osais pas tout dire, car je croyais que c’était une vanité, de laquelle j’avais de grandes craintes, parce que mon naturel y était fort porté, et que je pensais que ce que je faisais était tout par ce motif, ne sachant point discerner le sentiment d’avec le consentement…
Ce bon Père me promit des instruments de pénitence, et je lui dis comme mon frère me retenait toujours dans la monde, depuis quatre ou cinq ans que je poursuivais pour être religieuse ; de quoi il lui donna un si grand scrupule, qu’après, il me demanda si j’avais toujours le dessein de l’être ; et lui ayant répondu que plutôt mourir que de changer, il me promit de me satisfaire là-dessus.
Démarches pour la mettre aux Ursulines. — Il alla donc pour faire le marché de ma dot, proche de cette bonne cousine qui ne cessait de me poursuivre. Et ma mère et mes autres parents voulaient que je fusse religieuse en ce couvent. Je ne savais donc plus comme m’en défendre ; mais pendant qu’il y alla, je m’adressai à la très sainte Vierge, ma bonne maîtresse, par l’entremise de saint Hyacinthe Saint Hyacinthe était particulièrement honoré dans le pays. Les registres de catholicité de Verosvres prouvent qu'on donnait souvent son nom aux enfants. — T. I, p. 75. , auquel je fis plusieurs prières et dire beaucoup de messes à l’honneur de ma sainte Mère, laquelle me dit amoureusement en me consolant : « Ne crains rien, tu seras ma vraie fille, et je serai toujours ta bonne Mère. »… Mon frère étant donc de retour… je lui dis résolument : … « Je veux aller aux Sainte-Marie, dans un couvent bien éloigné, où je n’aurai ni parente ni connaissance ; car je ne veux être religieuse que pour l’amour de Dieu… »
Elle se déclare pour la Visitation de Paray. — On me proposa plusieurs monastères auxquels je ne pouvais me résoudre ; mais aussitôt qu’on me nomma Paray Paray-le-Monial est une petite ville de 4.000 habitants, située presque au centre de la France, à égale distance de Moulins et Mâcon, sur les bords de la Bourbince, au milieu d'une riche vallée que les anciens appelaient Val d'or ou Orval.
Le nom de Paray, qui s'écrivait, en latin, avant le XVIIe siècle : Paredum ou Parodium, a une étymologie celtique. Il signifie Pierre de feu. La légende charolaise l'explique ainsi : A une époque très reculée, avant Jésus-Christ, un immense incendie fut allumé dans les grandes forêts qui couvraient la Gaule méridionale et centrale. Les populations affolées, fuyant devant les flammes, s'arrêtèrent un instant dans le Val d'or. Un Druide vint à leur rencontre et leur enjoignit de sacrifier à la Divinité, pour arrêter le fléau dévastateur. D'après cet avis, on fait un holocauste de victimes sur une grande pierre sacrée. Aussitôt l'incendie s'éteint. Paray, Paredum (Paro, pierre ; Dan, feu), est le lieu même où cette merveille se serait opérée. (V. Dict. celtique de Bullet.) — N'est-il pas permis de voir dans ce récit la prédestination lointaine de la future ville du Cœur de Jésus, qui, en rallumant « le feu sacré » sur l'autel du Christ-Hostie, — la Pierre angulaire du monde (Eph. II, 20), — doit éteindre les flammes envahissantes de l'impiété et du sensualisme ?
Le surnom de Monial, le nom l'indique assez, lui est venu du monastère bénédictin autour duquel s'est groupée la population. Mabillon, dans ses Annales Benedictini, dit qu'on l'appelait en latin Paredum Monachorum, pour le distinguer d'une petite localité du Bourbonnais appelée Paray-le-Frézil, Paredum Fratrum (au département de l'Allier, c. de Chevagnes, arr. de Moulins). — Cfr. J. Zelle, Album Historique, 1904. — G. Châtelet, Guide illustré, 1897. — Cucherat, Les saints Pèlerinages, 1873. , mon cœur se dilata de joie, et j’y consentis d’abord… Je laisse tous les autres combats que j’eus à soutenir, pour venir vitement au lieu de mon bonheur, le cher Paray, où d’abord que j’entrai a[u] parloir Le parloir où Marguerite-Marie, accompagnée de son frère aîné Chrysostome, vint se présenter comme postulante, et où elle entendit si clairement l'appel de Dieu, est resté le même depuis l'origine de la fondation. Une fois professe, notre Sainte vint souvent derrière les grilles de ces parloirs, pour donner de saints conseils. — G. Châtelet, Guide, 1897, p. 63. , il me fut dit intérieurement ces paroles :
« C’est ici que je te veux. »
Ensuite de quoi je dis à mon frère qu’il fallait s’accorder d’autant que je ne serais jamais ailleurs… Je ne m’en voulus point retourner que tout ne fût arrêté. Après quoi il me semblait que j’avais pris une nouvelle vie, tant je me sentais de contentement et de paix… pour la grande joie que je sentais, de me voir toute à mon souverain Bien, lequel, en écrivant ceci, me fait souvent cet amoureux reproche par ces paroles :
« Regarde, ma fille, si tu pourras trouver un père blessé d’amour pour son fils unique, qui ait jamais tant pris soins de lui, et qui lui ait pu donner des témoignages d’amour si tendres comme sont ceux que je t’ai donnés et te veux donner du mien, lequel a tant eu de patience et de peine à te cultiver et ajuster à ma mode dès ta plus tendre jeunesse, t’attendant doucement, sans me rebuter, parmi toutes tes résistances. Souviens-toi donc que si jamais tu t’oubliais de la reconnaissance envers moi, [ne] me référant la gloire de tout, ce serait le moyen de faire tarir pour toi cette source inépuisable de tout bien. »
Elle entre définitivement au monastère. 20 juin 1671. — Enfin ce jour tant désiré étant venu pour dire adieu au monde, jamais je ne sentis tant de joie ni de fermeté dans mon cœur, qui était comme insensible, tant à l’amitié comme à la douleur que l’on me témoignait, surtout ma mère ; et je ne versai pas une larme en les quittant. Car il me semblait être comme une esclave qui se voit délivrée de sa prison et de ses chaînes, pour entrer dans la maison de son Epoux, pour en prendre possession, et jouir en toute liberté de sa présence, de ses biens et de son amour. C’était ce qu’il disait à mon cœur, qui en était tout hors de lui-même…
Dernière lutte. — Mais j’avoue que, dans le moment qu’il fallut entrer, qui était un samedi, toutes les peines que j’avais eues, et plusieurs autres, me vinrent assaillir si violemment, qu’il me semblait que mon esprit allait se séparer de mon corps en entrant. Mais aussitôt il me [fut] montré que le Seigneur avait rompu mon sac de captivité et qu’il [me] revêtait de son manteau de liesse Ce langage est tout à fait biblique, plein d'énergie et de grâce. Ne rappelle-t-il pas le sac dont se couvrirent Esther et Mardochée pour pleurer les malheurs des juifs captifs et persécutés (Esther, IV, 1, 4), et ce vêtement de joie, que Judith substitua, pour accomplir sa mission, à ses habits de veuve ? (Judith, XVI, 9.) Quand on lit les écrits de la Sainte, on est étonné de l'usage qu'on lui voit faire fréquemment des divines Ecritures. T. II, p. 55.
Voici le résumé chronologique de la vie de Marguerite, avant son entrée au couvent :
1647 — Elle naît le lundi 22 juillet. Elle est baptisée trois jours après sa naissance, le jeudi 25 juillet.
De 1652 à 1655 — Demandée par sa marraine, elle va demeurer au château de Corcheval, à cinq kilomètres de Lhautecour, sans qu'on puisse préciser ni le commencement ni la fin de ce séjour. — T. III, 664.
De 1654 à 1669 — Les registres de catholicité de Verosvres mentionnent sept fois Marguerite comme marraine, et sa signature se trouve quatre fois au bas des actes. — T. III, 656.
1655-56. — Son père étant mort vers le 10 décembre, elle est mise en pension chez les Urbanistes de Charolles au commencement de l'année 1656. Elle y fait sa première Communion à l'âge de neuf ans. — I, p. 57. — III, p. 518.
1657. — La seconde année de son séjour au pensionnat, Marguerite est atteinte d'une cruelle maladie ; il fallut la retirer de pension vers la fin de l'année 1657. Pendant environ quatre ans, elle fut retenue au lit sans pouvoir marcher.
1661. — Elle est guérie après un vœu fait à la sainte Vierge, et se trouve ensuite dans une sorte de captivité qui se continue plus ou moins jusqu'à son entrée au couvent. — I, p. 63. — III, p. 520.
1665. — Vers sa dix-huitième année, sa mère et ses autres parents veulent la retenir dans le monde et l'engager dans le mariage, mais le désir de la vie religieuse s'imprime fortement en elle. — I, p. 66.
1669. — Vers le 1er septembre, elle est confirmée par Mgr de Maupeou, évêque de Chalon-sur-Saône, « qui lui donna, sur ses instances, le nom de Marie en plus de celui de Marguerite ». Elle avait donc alors vingt-deux ans, mais elle n'avait pu recevoir la Confirmation plus tôt, attendu qu'il n'y avait pas eu de visite épiscopale dans la région, depuis l'époque où elle fit sa première Communion. — I, p. 321. — III, p. 532.
1670. — A l'occasion du Jubilé, elle ouvre son âme à un religieux de Saint-François qui tranche en sa faveur la question de sa vocation religieuse. — I, p. 75
1671. — Le 25 mai, elle vient une première fois à Paray ; puis elle retourne dans sa famille « mettre ordre à ses affaires ». Le 19 juin, elle fait son testament, et, le lendemain, samedi 20 juin, elle vient s'enfermer pour toujours au « cher Paray ». A son entrée en religion, elle était âgée exactement de vingt-trois ans, dix mois et vingt-neuf jours. — I, p. 77. , et la joie me transportait tellement, que je criais : « C’est ici où Dieu me veut ! »