Appendice II
Le premier culte public du Sacré Cœur à Paris
Ce fut à Saint-Sulpice que le culte public du Sacré Cœur fut inauguré pour la première fois à Paris. Le curé de cette église, M. Jean-Baptiste Languet de Gergy Cfr. Hamel, Histoire de l'église Saint-Sulpice, Paris, Gabalda, 1909, p. 221.
Mgr Languet, évêque de Soissons, fut sacré dans l'église Saint-Sulpice, le 23 juin 1715. Il était le frère puîné du curé Jean-Baptiste, et avait été longtemps son collaborateur, en qualité de membre de la communauté. Toute la famille de ces deux apôtres s'était vouée au divin Cœur de Jésus. Leur mère, Mme Denis Languet de Gergy, contribua largement, de ses deniers, à la construction de la première chapelle publique qu'on ait construite en l'honneur du Sacré Cœur dans l'église du monastère de la Visitation de Dijon, en l'an 1692. Elle choisit cette chapelle pour sa sépulture et fut une des premières adoratrices inscrites sur les registres de la Confrérie. La Présidente Rigoley, sa fille, fonda une Amende honorable au Sacré Cœur et voulut être inhumée dans la même chapelle que sa vertueuse mère. , était le frère de l’évêque de Soissons, l’immortel historien de l’humble Marguerite-Marie Alacoque. Avant de quitter la cure où il s’était dévoué pendant trente-quatre ans, il voulut donner un témoignage éclatant de sa dévotion au Sacré Cœur de Jésus, en lui consacrant une chapelle de son église et en y faisant célébrer, pour la première fois, la fête solennelle du Sacré Cœur. Le dimanche 1er septembre 1748, l’autel de la nouvelle chapelle fut consacré par le Nonce du Pape, Mgr Durini, archevêque de Rhodes. L’après-midi, le prélat assista au sermon sur la dévotion au Sacré Cœur, prononcé par le P. Griffet, Jésuite, et officia ensuite pontificalement aux vêpres et au salut. Cette chapelle, la première de la nef, à côté du portail qui ouvre sur la rue Saint-Sulpice, a toujours conservé la décoration sévère, toute en chêne foncé, qu’on y admire encore. L’autel, sur le devant duquel se trouve un pélican, est surmonté d’un rétable qui supporte un superbe Christ en croix de grandeur naturelle. Au-dessus, dans le cintre qui couronne le tout, on voit un cœur enflammé et ouvert, qui se détache d’une couronne d’épines et d’où s’échappent des gouttes de sang, recueillies dans un calice que tiennent dans leurs mains deux anges agenouillés et en adoration devant lui. Quelques jours après, M. Languet crut pouvoir ajouter à l’adoration perpétuelle du Saint Sacrement une seconde adoration perpétuelle au Sacré Cœur de Jésus. Il s’y inscrivit le premier ; et son exemple fut aussitôt suivi par un grand nombre de prêtres et de pieux fidèles Cfr. Letierce, Etude sur le Sacré Cœur, t. I, p. 297. .
La paroisse Saint-Sulpice n’a jamais cessé de donner l’exemple d’une grande dévotion au Sacré-Cœur. Il convient d’en raviver ici un souvenir particulièrement édifiant et trop peu connu :
M. C. Vasseur
Pendant vingt-neuf ans, de 1862 à 1891, M. Charles Vasseur, prêtre de la communauté de Saint-Sulpice, âme de saint et d’artiste, éprise de l’idéal et du divin, témoigna en toute occasion un grand désir de voir les âmes chrétiennes s’adonner de plus en plus à la dévotion du Sacré Cœur. C’était, à ses yeux, le plus grand moyen de réparation et le remède suprême aux maux de la France. Une Association de prière et de pénitence ayant été établie à Dijon en 1879, il se fit inscrire sur l’une des premières listes.
En 1883, M. Vasseur, qui avait reçu du Ciel le génie de l’art chrétien, se sentit pressé de faire exécuter, à Paris, des images, des médailles et des statues destinées à devenir les éléments de propagande de l’Œuvre réparatrice de Dijon transférée à Montmartre et confiée au zèle ardent des PP. Oblats, qui en furent les propagateurs les plus actifs. Le cœur de l’apôtre ne s’était pas trompé, puisqu’en dix ans, avant sa mort, il s’est distribué environ un million d’images, tant en France qu’à l’étranger, et que près de trois cent mille médailles avaient été porter au loin grâce et protection.
La première statue fut exécutée par les soins de M. Vasseur, sur le modèle de la gravure. Il en a donné lui-même l’explication symbolique : « Cette statue représente et rappelle sensiblement le double objet de la dévotion, c’est-à-dire le Cœur sensible et l’amour immense de Jésus, dont le cœur est le symbole et l’organe. Sur la poitrine se voit le cœur consumé de flammes et entouré de rayons. La tête est droite, le front porte les cicatrices de la couronne d’épines. Le visage plein de majesté respire à la fois la bonté et la compassion, l’amour et la tristesse. Les regards sont fixés sur le monde qu’il voudrait sauver et ses yeux versent des larmes à la vue de ceux qui courent à leur perte. Ses bras étendus rappellent la Croix sur laquelle sa tendresse l’a laissé attacher ; ils rappellent aussi les dispositions de son Cœur dans l’Eucharistie où, malgré les outrages et l’indifférence d’un grand nombre, son amour le retient encore, s’étendant à tous les hommes, dans tous les temps, dans tous les lieux, et semblant leur tendre et ouvrir les bras pour leur inspirer confiance, les appeler, les attendre, les attirer. Son Cœur percé, ses pieds et ses mains portant la trace des clous, nous rappellent les cinq plaies de notre adorable Maître. A ses pieds, les instruments de sa Passion, symboles des douleurs, humiliations et souffrances qu’il a embrassées par amour pour nous, invitent à la réparation. »
Grande fut la consolation du saint prêtre, lorsque Mgr Mermillod, — depuis Cardinal — lui écrivit de Rome, le 1er mars 1883 : « J’ai offert au Très Saint Père la statue du Sacré Cœur. Votre modèle a plu à Sa Sainteté qui l’a fait placer, le jour anniversaire de son élection, entre deux bouquets de fleurs, dans son cabinet C'est ce modèle qui a été adopté par l'Archiconfrérie universelle de prière et de pénitence. Il se trouve à l'entrée de la crypte de la Basilique de Montmartre. Si on le compare avec la magnifique peinture que S. E. le Cardinal Archevêque de Paris fit placer au-dessus de l'exposition du grand autel, pendant les fêtes de la Consécration, on reconnaîtra facilement que, sauf de légers détails, l'inspiration a été la même. . »
Plus tard, M. Vasseur eut la pensée de s’adresser à un artiste de grand talent pour exécuter une statue nouvelle, exprimant la même pensée, mais avec quelques modifications. M. Thomas, de l’Institut, artiste aussi distingué par sa modestie que par son talent, comprit les intentions du pieux sulpicien et il créa une œuvre magnifique, que
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Offrande quotidienne au Sacré Cœur de Jésus.
O Dieu tout-puissant et miséricordieux, je vous offre les expiations et l’amour infini du Cœur de Jésus, en réparation des crimes qui se commettent dans le monde.
Je m’unis à tous les Associés pour vous offrir, par ce divin Cœur et celui de Marie, mes peines, mes travaux et mes pénitences. Ainsi soit-il.
Cœur miséricordieux de Jésus, ayez pitié de nous, pardonnez-nous, sauvez-nous (3 fois).
Vu et approuvé : Paris, 14 août 1894.
Fr. Card. Richard, Arch. de Paris.
l’on peut admirer dans la chapelle du Sacré Cœur, dont nous avons parlé ci-dessus. Cette très belle statue du Sacré Cœur, en marbre blanc de Carrare, est due à la générosité des fidèles : chaque paroissien de Saint-Sulpice peut se féliciter d’y avoir contribué.
Quelques jours avant sa mort, M. Vasseur demanda à M. le Supérieur la permission de lui offrir une statue du Sacré Cœur, en bronze et du même modèle, pour la maison d’Issy. Elle est placée dans le cloître, en face de Notre-Dame du Mont-Carmel Cfr. M. Charles Vasseur (1824-1891). Librairie Saint-Paul, Paris, 1895, p. 80-89. .
En 1769, Mgr de Beaumont, Archevêque de Paris, institue la Fête du Sacré Cœur, qui, en 1779, devient obligatoire pour toutes les églises du diocèse de Paris. — Trésor spirituel, t. I, p. 462.
En 1777, le troisième monastère de la Visitation de Paris, (rue du Bac et faubourg Saint-Germain) sur la paroisse de Saint-Sulpice, fit construire une très belle église en l’honneur des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie. Les religieuses s’empressèrent d’en annoncer à tout l’Ordre la consécration solennelle. « Grande fut notre joie, dit la Circulaire de 1777, de voir Notre-Seigneur prendre possession de son nouveau temple, le premier de cette ville, qui fut dédié aux Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie. Le tableau de l’autel, qui a été fait par le frère de notre chère Sœur Louise-Suzanne Hallé, représente l’agonie de Notre-Seigneur ; mais on a voulu honorer le Cœur de Jésus agonisant ; aussi, en haut de cet autel, il y a un Sacré Cœur de Jésus en bronze doré, avec une inscription latine qui signifie : Le Cœur de Jésus triste jusqu’à la mort. Le portail de l’église est fort beau : on y monte par cinq grandes marches de pierre. Quatre piliers aussi de pierre en soutiennent l’architecture. Sur le frontispice sont sculptées les armes de la Visitation avec cette inscription : Sic Deus dilexit, qui annonce que l’église est dédiée aux Cœurs de Jésus et de Marie Cfr. Letierce, Etude sur le Sacré Cœur, t. I, p. 360.
Le troisième monastère de la Visitation de Paris avait été fondé le 31 juillet 1660, rue Montorgueil ; transféré rue du Bac le 21 mars 1673, il fut supprimé en 1792. L'église et le couvent n'existent plus ; les terrains ont été bâtis ; on y a percé les rues Saint-Simon et Louis Courrier. Cependant, au fond de la petite avenue qui s'appelle toujours Impasse de la Visitation, comme pour conserver le souvenir de l'antique monastère, le beau portique d'ordre corinthien, qui forme l'entrée du N° 11 bis, est toujours le même que firent construire les Filles de sainte Chantal. Par une touchante disposition de la Providence, les bureaux de la belle œuvre de S. François de Sales occupent une partie de l'emplacement de l'ancien couvent. Après diverses pérégrinations, le troisième monastère de la Visitation de Paris a été reconstitué à Boulogne-sur-Mer, depuis le 12 septembre 1841. — Cfr. Berty et Tisserand, Région du Faubourg Saint-Germain. Paris, 1882, p. 154, 155. . »
Puisque nous parlons de la ville de Paris et de la dévotion au Sacré Cœur, comment ne pas rappeler le souvenir d’une illustre Parisienne du XVIIe siècle, dont le nom est tout d’actualité, puisqu’en cette année 1920, l’Eglise vient de lui décerner les honneurs des autels et de l’associer ainsi, par une admirable disposition de la Providence, au triomphe de la « Disciple bien-aimée » du Sacré Cœur. La Bienheureuse Louise de Marillac (Mlle Legras, 1591-1660), fondatrice, avec saint Vincent de Paul, des Filles de la Charité, avait un vrai talent pour la peinture et une ardente passion pour le divin Cœur de Jésus, à qui elle s’était donnée. Or, on a découvert dans la cathédrale de Cahors une grande toile d’une bonne facture, au bas de laquelle on lit, en caractères du XVIIe siècle, l’inscription commémorative qui suit : Ce tableau a été peint par Mlle Legras, nostre honoré (sic) Mère et Institutrice On place la date de ce travail aux premières années du veuvage de la Bienheureuse (1626-1630). De Cahors, ce tableau du Sacré Cœur a passé en la possession de la Maison-mère, rue du Bac. On en a fait de nombreuses reproductions, qui ornent les chapelles et oratoires des Filles de la Charité. .
C’est une représentation de Notre-Seigneur Jésus-Christ en pied, presque de grandeur naturelle, avec un Cœur rayonnant sur la poitrine, présentant ses deux mains percées, dans l’attitude du Venite ad me omnes et avec une grande expression de bonté. Il est remarquable que Notre-Seigneur soit ainsi représenté, cinquante ans à peu près avant l’ostension qui fut faite du Sacré Cœur de Jésus à sainte Marguerite-Marie : et on se plaît à y voir l’œuvre d’un ardent amour qui, avant de placer son divin objet sur la toile, l’a contemplé dans sa prière et adoré dans son cœur. Le Cœur de Jésus, dit un des historiens de la nouvelle Bienheureuse, était pour elle un océan sans fond, dans lequel elle eût voulu plonger son être tout entier. « Ayant lu l’évangile du bon semeur, disait-elle souvent, et ne reconnaissant aucune bonne terre en moi, j’ai désiré semer au Cœur de Jésus toutes les productions de mon âme et les actions de mon corps, afin qu’ayant croissance de ses mérites, je n’opère plus que par lui et en lui Cfr. Mgr Baunard, La Vénérable Louise de Marillac. Paris, Poussielgue, 1898, p. 55 et 583. . »
Le 18 janvier 1918, S. S. Benoît XV a accordé une indulgence de 300 jours à la prière que la Bienheureuse avait coutume d’adresser à son Ange gardien chaque fois qu’elle apercevait une église : « O mon cher Ange, allez, je vous conjure, où mon Jésus repose ; dites à ce divin Sauveur que je l’adore et que je l’aime de tout mon cœur. Invitez cet adorable Prisonnier d’amour à venir dans mon cœur et à y fixer son séjour. Ce cœur est trop petit pour loger un si grand roi, mais je veux l’agrandir par l’amour et la foi. »