Rencontre providentielle avec le Père Félix Rougier

Au moment où Conchita avait besoin d’un nouveau soutien spirituel, elle fit la connaissance du Père Félix Rougier. Tous deux rapportent dans leur Journal spirituel cette rencontre providentielle de laquelle devait naître la fondation des « Missionnaires du Saint-Esprit », appelés par Dieu à être, à l’époque actuelle, les apôtres d’un renouvellement du monde par la Croix, sous l’impulsion du Saint-Esprit.

Au Mexique, les Missionnaires du Saint-Esprit conservent comme une précieuse relique le confessionnal dans lequel eut lieu cette rencontre.

« Le trois (février 1903), j’appris qu’il existait au Colegio de Niñas (nom que l’on donnait à l’église de la Paroisse Française) un prêtre, supérieur des Pères Maristes, d’un très bon esprit. Je l’appris à quatre heures de l’après-midi et je ne sais quelle envie pressante me prit de lui parler de la Croix…

Le lendemain, le quatre, une force intérieure me poussait vers cette église ; j’y allai et sonnai au bouton électrique, et quand descendit un prêtre inconnu que je vis à peine, je m’approchai du confessionnal et me confessai. Je ressentis une impulsion extraordinaire à lui ouvrir mon âme, à lui parler de la Croix, des charmes de la souffrance, des délicatesses de la douleur. Je voyais, je sentais le retentissement de mes sentiments dans son âme, je voyais comment mes paroles pénétraient jusqu’au fond, paroles qui, je crois, alors n’étaient pas miennes, car je m’entendais parler avec un feu, avec une facilité, avec quelque chose de très grand qui n’était pas de moi, c’était de la Colombe divine.

« Je lui parlai des Œuvres de la Croix et je le sentis s’en éprendre. Je vis le fond de son âme et ses impressions actuelles ; d’emblée je sentis que cette âme donnerait beaucoup de gloire à Dieu dans ses Œuvres, je le sentis, enfin, blessé par la Croix, blessé au plus profond de son âme. Je le sentais profondément impressionné, saintement touché au plus vif du cœur. Je lui parlai de l’Oasis et il me demanda ensuite si elle se trouvait au Mexique et s’il y en avait pour les hommes. Il n’y en a pas pour les hommes, lui répondis-je, mais il y en aura.

« Je rentrai à la maison très impressionnée par cette rencontre si singulière et que je voyais clairement être pour la gloire de Dieu ; néanmoins, je demandai beaucoup au Seigneur que, si ce n’était pas Sa volonté, le Père ne me rencontrât point et ne trouvât point la maison ; mais en demandant son chemin, et je ne sais comment, il arriva, et nous nous saluâmes sans nous connaître ; mais aussitôt nous nous mîmes à parler de Dieu et des Œuvres. Je continuais à voir les impressions du Saint-Esprit dans son âme et ses désirs de perfection ; je lui proposai, s’il voulait faire au Seigneur une donation totale, et lui ayant acquiescé, désireux de sa perfection, je convins de la lui écrire pour le lendemain. Je l’invitai à la présenter à l’Oasis le lendemain à dix heures du matin, et ainsi nous prîmes congé ». (Diario T. 18, pp. 26-30, 4 febrero 1903).

Le résultat de cette rencontre avec le Père Félix fut que, par des signes manifestes, il devint le directeur spirituel de Conchita. Ainsi il entra dans sa vie pour toujours. D’emblée il fut le conseiller des Religieuses de la Croix en une heure difficile et délicate, où, à la main de fer de son premier directeur qui n’en admettait aucun autre que lui, Dieu substitua le soutien d’un homme compréhensif et prudent qui l’aida beaucoup dans son ascension vers Dieu et dans l’orientation des Religieuses de la Croix. Le Père Félix, parfait religieux de la Congrégation des Pères Maristes, rendit compte en toute loyauté à ses supérieurs de cette rencontre inattendue dans laquelle il croyait découvrir un appel particulier de Dieu pour lui. Le Père Général des Maristes jugea autrement et le retint en Europe, où le Père Félix, avec une obéissance héroïque et une foi inébranlable « comme celle d’Abraham », attendit, en silence, l’heure de Dieu.

Dieu avait placé un saint près de Conchita. Lorsque le Père Félix la retrouva après dix ans d’absence, ses premières paroles furent simplement : « Je suis le même pour les Œuvres de la Croix ». Au moment où il revint au Mexique — il débarquait à Veracruz le 14 août 1914 — il rencontra quelques évêques mexicains exilés du Mexique par la persécution, qui allaient prendre le même bateau. Ils connaissaient le Père et l’aimaient ; ils ne lui cachèrent pas leur surprise, mais le Père leur répondit avec courage : « Le Seigneur veut que je fonde dans l’agonie de la Nation ».

Le Père Félix n’était pas un rêveur, mais un homme équilibré et réaliste, d’un solide bon sens, inébranlable comme le roc des montagnes de son Auvergne natale. Une âme de saint. Le Révérendissime Père Gillet, Maître Général des dominicains, qui avait connu à Paris, à Rome et au cours de ses voyages à travers le monde d’éminentes personnalités, attestait en 1938 : « De tous les hommes que j’ai rencontrés dans ma vie, aucun ne m’a produit une si grande impression de sainteté ».

Jusqu’au déclin de sa vie, le Père Félix et Conchita travaillèrent ensemble à la fondation et au développement des Œuvres de la Croix, se demandant mutuellement conseil ; tous deux se rendaient visite pour se communiquer leurs projets et parler longuement de Dieu en une très pure et sainte amitié, comme celle de saint François de Sales et de sainte Jeanne Françoise de Chantal.