Projet de mission au Maroc

Charles de Foucauld a toujours désiré de retourner au Maroc ; non pas pour achever son voyage d’exploration, mais pour d’autres découvertes et travaux : le service des âmes, et, par conséquent, on peut le dire ici, le bien de la France. A la date du 9 janvier 1903, nous trouvons dans son Diaire les lignes suivantes : « Télégramme, reçois lettre, réponse suit, supplie humblement établir commission siégeant à Montmartre pour obtenir cette conversion. Jésus rayonne de Montmartre. Voici mon humble réponse. »

Nous ignorons, malgré les recherches que nous avons faites, de quelles circonstances naquit ce projet de mission au Maroc. Qui la formula ? Est-ce Charles de Foucauld ? Est-ce un autre ? Faut-il croire qu’il y a eu, parmi les amis de l’Afrique française, un homme capable d’une pareille initiative, et qui ait aperçu que nous n’aurions l’Afrique à nous, comme une sœur, comme une seconde France, que si nous lui changions le cœur, et si nous faisions renaître, conformément à notre mission séculaire, les temps de Saint Augustin ?

Nous ne le savons pas. Le projet n’eut pas de suite. Voici en tous cas le texte de la lettre de Charles de Foucauld :

PROJET DE MISSION AU MAROC

« C’est donc des âmes résolues à tous les sacrifices et n’ayant qu’une soif : glorifier parfaitement Jésus en L’imitant et Lui obéissant parfaitement, ce sont de telles âmes qui feront l’œuvre du Cœur de Jésus, qui convertiront le Maroc, et, de cette victoire, iront à d’autres victoires.

Si des prêtres-apôtres brûlant de cette soif, prêts à mourir avec et pour Jésus, à manquer de tout avec et pour Jésus, veulent s’unir au misérable qui vous écrit, pour tâcher d’imiter et glorifier Jésus, qu’ils viennent ici, où j’ai les moyens nécessaires pour former une petite avant-garde et la jeter sur le Maroc au premier jour.

Je demande humblement que les prêtres-apôtres prennent l’initiative de la conversion du Maroc, et nomment immédiatement une commission choisie parmi eux pour travailler à cette conversion…

Œuvre de la Commission : S’efforcer d’attirer au Maroc de nombreux établissements de prêtres, religieux et religieuses : d’abord des Pères du T.-S. Sacrement et des Sœurs de Charité, des Trappistes, des Chartreux, des Pères Blancs et des Sœurs Blanches.

Il y a lieu, dans les débuts, d’y porter plutôt les ordres purement voués à l’adoration du T.-S. Sacrement et à la bienfaisance ; à la contemplation, l’hospitalité et les travaux rustiques, que les ordres enseignants et prêchants. L’adoration de la divine Hostie prépare tout ; la bienfaisance et l’hospitalité, l’exemple des vertus évangéliques, surtout les prières et la sainteté des serviteurs et servantes, et plus encore le grand nombre de messes et de Tabernacles, commenceront l’œuvre de la conversion… Cette période écoulée (elle s’écoulera d’autant plus vite que les prêtres et religieux établis au Maroc seront plus nombreux), jetez dans ce sillon tous les ordres enseignants et prédicants : salésiens, jésuites, dominicains, carmes, sociétés enseignantes, etc…, etc…

Accueillir des secours pécuniaires : Ce que je crois pouvoir faire de meilleur pour la conversion du Maroc, c’est d’organiser une petite légion de religieux voués, à la fois, à la contemplation et à la bienfaisance, vivant très pauvrement du travail manuel, dont la règle simple se résumerait en trois mots : adoration perpétuelle du T.-S. Sacrement exposé, imitation de la vie cachée de Jésus à Nazareth, vie dans les pays de mission. Cette petite légion serait une troupe d’avant-garde, propre à se lancer sur le champ de ce Maroc et à y creuser, aux pieds de la Sainte-Hostie et au nom du Sacré-Cœur de Jésus, le premier sillon dans lequel se jetteront ensuite, au plus tôt, les missionnaires prêchants… Dans cette intention, j’ai, il y a un an et demi, avec l’encouragement de mon saint et bien-aimé évêque, Mgr Bonnet, évêque de Viviers, demandé et obtenu du T. R. P. Préfet apostolique du Sahara français, l’autorisation de me fixer sur un point de sa Préfecture voisin de la frontière marocaine…

Béni-Abbès, petite oasis du Sahara à la frontière du Maroc, est le lieu qui a paru le plus propice pour aborder le Maroc. Les populations voisines semblent moins mal disposées que les autres…

A Noël dernier, je me suis senti si pressé de faire un pas en avant, que j’ai cru obéir au Sacré-Cœur en appelant à la prière les âmes de qui je puis espérer le concours, pour ouvrir, par une croisade de prière, la guerre contre Satan. J’ai, dans la mesure du possible, humblement offert le Maroc au Sacré-Cœur. J’ai prié la Bienheureuse Marguerite-Marie de m’obtenir la grâce d’y célébrer, sous peu, le Saint Sacrifice.

Dès mon arrivée, j’ai noué des relations avec les indigènes et surtout avec les Marocains. Quotidiennement, beaucoup d’indigènes viennent à la Fraternité du Sacré-Cœur et, dans le nombre, il y a des Marocains. J’espère pouvoir, dans un avenir prochain, aller avec quelques Marocains dans leur pays… Je voudrais y aller, d’abord pour quelques jours, puis pour quelques semaines, puis pour quelques mois et y acheter une petite propriété, où se formerait une nouvelle Fraternité du Sacré-Cœur.

On irait ainsi de proche en proche. L’aumône, l’hospitalité, le rachat et la libération des esclaves et, bien plus, les offrandes de la divine Victime, concilieront les cœurs et ouvriront les voies à la prédication ouverte. L’heure de la prédication ouverte sonnera d’autant plus vite que cette avant-garde silencieuse sera plus fervente et plus nombreuse…

Je suis seul, et cela m’embarrasse pour la petite pointe que j’espère faire au Maroc dans quelques semaines, car il serait bien utile d’avoir un compagnon d’élite pour assister ma misère, afin d’éviter toute inconvenance ou profanation… Cela devrait tenter bien des âmes, car c’est presque la gloire qui leur est offerte, les dangers étant grands… Malgré mon désir d’avoir des compagnons, j’aime mieux rester seul que d’en avoir qui ne soient vraiment appelés de Jésus et vrais disciples de Son Cœur… J’ai demandé trois choses à ceux qui veulent venir : 1o Être prêts à donner leur sang sans résistance ; 2o Être prêts à mourir de faim ; 3o M’obéir, malgré mon indignité.

Au R. P. Guérin,

4 juillet 1904. Amri (environ 450 km. d’In-Salah).

« Bien-aimé et si vénéré Père,

« La petite tournée On va voir qu’il s’agit d’une de « ces tournées d’apprivoisement » qu’avait inventées et d’abord guidées le général Laperrine. se poursuit sans incident, sans changement dans les projets… Je vous l’ai dit, la présente promenade est toute d’apprivoisement : M. Roussel se porte, avec son détachement, dans tous les lieux où il sait qu’il y a de nombreux nomades, y installe son campement au milieu des leurs, y passe quelques jours, de manière à bien faire connaissance avec eux, à les apprivoiser, à les mettre en confiance, en amitié le plus possible… Je l’accompagne, voyant ceux qu’il voit, leur parlant avec lui, donnant des remèdes et de petites aumônes, tâchant de lier connaissance et de leur faire comprendre que je suis un serviteur du Bon Dieu et que je les aime… Je puis célébrer la Sainte Messe chaque jour sous la tente… Le temps qui n’est pas donné à la prière, au prochain, à la marche, au corps, est employé à l’étude du tamahacq et à la traduction des Saints Évangiles en cette langue : celle de saint Luc est à peu près finie…

Les indigènes nous reçoivent bien. Ce n’est pas sincère : ils cèdent à la nécessité… Combien de temps leur faudra-t-il pour avoir les sentiments qu’ils simulent ? peut-être ne les auront-ils jamais. S’ils les ont un jour, ce sera le jour qu’ils deviendront chrétiens… Sauront-ils séparer entre les soldats et les prêtres, voir en nous des serviteurs de Dieu, ministres de paix et de charité, frères universels ? Je ne sais… Si je fais mon devoir, Jésus répandra d’abondantes grâces, et ils comprendront.

Au même,

13 décembre 1905.

« Une chose est à craindre : c’est que l’islamisme soit le premier à gagner à la soumission des Touareg à la France. Grâce à Dieu, Hoggar et Taitoq ne sont guère musulmans que de nom ; leur ignorance est aussi grande en religion qu’en tout, et leur indifférence est grande aussi. Mais voici que ce pays, autrefois peu sûr, d’accès difficile, est devenu plein de sécurité pour les voyageurs et commerçants ; aussi les commerçants de Tidikelt vont-ils affluer de plus en plus, y vendant des cotonnades et des dattes, y achetant chameaux, moutons, etc… Ces commerçants sont presque tous des marabouts, des hommes appartenant à une tribu maraboutique du Tidikelt, les Ahl Azzi ; avec eux, entrera nécessairement un renouveau de ferveur musulmane : tous ces gens à chapelets, faisant très ostensiblement prières et jeûnes et disant bien haut qu’ils sont marabouts pour se faire mieux recevoir, auront une mauvaise influence. Ils pillent d’ailleurs les Touareg et leur vendent les marchandises un prix exorbitant. Combien il serait désirable que de bons chrétiens, ou au moins de braves gens non musulmans, fissent ce commerce et prissent cette place ! ce serait bien facile. Mais où sont ces âmes ?… Vendre de la cretonne et de la cotonnade bleue, à des prix raisonnables, voilà un moyen bien simple de faire venir tout le monde à soi, de trouver toutes les portes ouvertes, de rompre toutes les glaces… Qu’avec cela, celui qui vend soit une bonne âme, la bonne impression sera faite, on aura des amis dans tout le pays, et ce sera le commencement…

« Si, à défaut de mieux, vous pouviez trouver quelques bonnes âmes prêtes à faire ce commerce, se dévouant obscurément pour l’amour de Dieu, quel grand bien !… D’honnêtes petits commerçants français seraient accueillis avec bonheur par les autorités qui rougissent de leurs compatriotes établis dans le Sud ; aucun Français ne vient s’établir aux oasis, si ce n’est pour être marchand d’alcool ; c’est une honte.

« Il faudrait des chrétiens comme Priscille et Aquila, faisant le bien en silence, en menant la vie de pauvres marchands ; en relations avec tous, ils se feraient estimer et aimer de tous, et feraient du bien à tous… Si vous pouviez nous envoyer quelques petits marchands de ce genre ! ils gagneraient leur vie sans peine…

« Je me recommande bien à vos prières : je pourrais faire beaucoup de bien si j’étais ce que je dois, mais je suis bien loin de l’être. Le peu de bien que je fais montre mon peu de fidélité…

A M. l’Abbé Caron,