CHAPITRE XX

Jésus devant Hérode.

Au nord du forum, dans la nouvelle ville, à une petite distance du palais de Pilate, était situé celui du tétrarque Hérode. Exaspérés de la nouvelle démarche à laquelle on les obligeait, les ennemis de Jésus ne cessaient d’insulter le Seigneur et de le faire maltraiter par les archers. Hérode, averti par le messager de Pilate, attendait le cortège dans une grande salle, assis sur un trône, entouré de courtisans et de soldats. Les princes des prêtres entrèrent par la galerie et se placèrent des deux côtés ; Jésus se tint à l’entrée. Hérode, très flatté de ce que Pilate lui avait reconnu publiquement et devant les prêtres juifs le droit de juger les Galiléens, se montra impérieux et superbe. Il se réjouissait aussi de voir devant lui, dans un tel état d’abaissement, ce même Jésus qui avait toujours dédaigné de se montrer à lui. Jean avait parlé de Jésus dans des termes si solennels, les Hérodiens, ses espions lui en avaient rapporté tant de choses, qu’il attendait avec la plus vive impatience l’occasion de s’entretenir avec lui. Aussi avait-il résolu de lui faire subir, devant ses courtisans et les princes des prêtres, un interrogatoire pompeux, où il pourrait faire paraître qu’il était bien informé sur lui. Pilate lui avait fait dire qu’il n’avait trouvé aucun crime digne de mort en Jésus, et l’homme rampant y voyait un avis secret de traiter froidement ses accusateurs, ce qui augmentait encore la fureur de ces derniers. A peine entrés, ils se mirent à produire avec instance leurs accusations ; Hérode regarda Jésus avec curiosité ; et en le voyant dans un état si lamentable, les cheveux en désordre, le visage tout meurtri et souillé de boue et de sang, à peine couvert d’un manteau malpropre, ce prince efféminé et voluptueux fut saisi de compassion et de dégoût. « Seigneur mon Dieu ! » s’écria-t-il, puis il détourna le visage avec répugnance et dit aux prêtres : « Emmenez-le et faites-le laver ; comment pouvez-vous faire paraître devant moi un homme si sale et si maltraité ? » Les archers conduisirent alors Jésus dans le vestibule ; on apporta de l’eau dans un bassin et on le nettoya en l’accablant d’injures, et en passant rudement le linge sur son visage tout meurtri.

Hérode reprocha aux prêtres leur cruauté. Il semblait qu’il voulût imiter la conduite de Pilate, car il leur dit aussi : « On voit bien qu’il est tombé entre les mains des bouchers ; vous commencez de bonne heure aujourd’hui ». Cependant les princes des prêtres l’accusaient sans relâche. Lorsqu’on ramena Jésus, Hérode feignit de la bienveillance pour lui ; et fit apporter un verre de vin pour lui rendre un peu de force ; mais Jésus secoua la tête et refusa d’accepter. Hérode commença ensuite à se répandre en un flux de paroles ; il redit à Jésus tout ce qu’il savait de lui ; puis il lui fit beaucoup de questions, et lui demanda aussi de faire quelque miracle. Mais Jésus ne répondait rien et restait devant lui les yeux baissés. Hérode s’en irrita et en fut tout déconcerté ; cependant il ne voulut pas le laisser voir, et continua ses questions. D’abord il chercha à le flatter : « Je suis vraiment peiné, lui dit-il, de voir peser sur toi des accusations si graves ; j’ai beaucoup entendu parler de toi. Tu dois savoir qu’à Thirza tu as usurpé mon autorité, en délivrant, sans ma permission, des prisonniers que j’y avais fait mettre ? Mais ton intention était peut-être bonne. Maintenant le gouverneur romain t’a livré à moi pour te juger ; que réponds-tu à toutes ces accusations ? Tu te tais ? On a beaucoup vanté la sagesse de tes discours et de tes enseignements ; je désirerais t’entendre réfuter ces accusations. Que dis-tu ? Est-il vrai que tu sois le roi des Juifs ? Es-tu le fils de Dieu ? Qui es-tu ? J’ai entendu dire que tu as fait de grands miracles ; justifie ta réputation, fais un prodige devant moi. J’ai le pouvoir de te renvoyer absous. Est-il vrai que tu aies rendu la vue à des aveugles-nés, que tu aies ressuscité Lazare, nourri avec quelques pains plusieurs milliers d’hommes ? Pourquoi ne réponds-tu pas ? Fais un miracle, je t’en prie ! cela te profitera ».

Comme Jésus gardait toujours le silence, Hérode continua avec une volubilité toujours croissante : « Qui es-tu ? Qui t’a donné ton pouvoir ? Pourquoi ne peux-tu plus rien ? Es-tu celui de la naissance duquel on raconte tant de merveilles ? Des rois de l’Orient sont venus s’enquérir auprès de mon père d’un roi des Juifs nouvellement né, auquel ils voulaient rendre leurs hommages ; on dit que tu es cet enfant ? Est-ce vrai ? Comment cela s’est-il fait ? Pourquoi a-t-on gardé si longtemps le silence à son sujet ? Peut-être rapporte-t-on cet événement à ta personne afin de te faire roi. Défends-toi donc ! Quelle espèce de roi es-tu ? En vérité je ne vois rien de royal en toi ! On m’a dit que dernièrement on t’a conduit triomphalement au Temple : qu’est-ce que cela pouvait signifier ? Parle donc ? Comment se fait-il que tout cela ait pris une si triste fin ? »

Hérode continua à interroger ainsi le Seigneur, mais sans en obtenir la moindre réponse. Il me fut révélé que Jésus ne voulait point parler à Hérode, parce qu’il avait été excommunié, à cause de son mariage adultère avec Hérodiade, et du meurtre de Jean-Baptiste. Profitant du mécontentement que causait à Hérode le silence de Jésus, Caïphe et Anne poursuivirent leurs accusations avec plus d’instance ; ils dirent, entre autres choses, qu’il avait appelé Hérode un renard, qu’il travaillait depuis longtemps à la ruine de toute sa famille, qu’il voulait introduire une religion nouvelle, et qu’il avait mangé la Pâque la veille du jour légal.

Quoique irrité du silence de Jésus, Hérode n’en resta pas moins fidèle à ses vues politiques. Il ne voulait pas le condamner, car il éprouvait devant lui une terreur secrète ; le souvenir du meurtre de Jean le poursuivait sans cesse. De plus il détestait les princes des prêtres, qui avaient refusé de consentir à son adultère, et l’avaient exclu des sacrifices. Surtout il n’osait pas condamner celui que Pilate avait absous ; c’était une politesse qu’il croyait devoir rendre au gouverneur romain, devant les princes des prêtres. Mais il ne laissa pas d’accabler le Sauveur d’injures, et dit à ses gardes, qui étaient bien là au nombre de deux cents : « Emmenez cet insensé, et rendez à ce roi risible les honneurs qui lui sont dus ; c’est plutôt un fou qu’un criminel. »

Ils conduisirent donc Jésus dans une grande cour où ils lui prodiguèrent les railleries et les mauvais traitements. Cette cour était comprise entre les ailes du palais ; et Hérode les regarda pendant quelque temps du haut d’une terrasse. Anne et Caïphe, qui l’avaient suivi jusque-là, cherchèrent à lui arracher la condamnation du Sauveur ; mais Hérode leur dit, de manière à être entendu par les soldats romains : « J’aurais grand tort de le condamner. » Sans doute il voulait dire qu’il ferait mal d’infirmer le jugement de Pilate, qui avait eu la politesse d’envoyer Jésus devant lui.

Les princes des prêtres et les ennemis de Jésus, voyant qu’Hérode ne voulait pas entrer dans leurs vues, envoyèrent quelques-uns des leurs dans le quartier d’Acra pour dire à beaucoup de pharisiens qui s’y trouvaient de se rendre avec leurs adhérents dans les environs du palais de Pilate ; ils firent aussi distribuer beaucoup d’argent dans la multitude pour l’exciter à demander tumultueusement la mort de Jésus. D’autres furent chargés de se répandre parmi le peuple et de le menacer du courroux céleste, s’il ne demandait la mort du blasphémateur. Ils devaient ajouter que si Jésus ne mourait pas, il s’unirait aux Romains pour anéantir les Juifs, et que c’était là l’empire dont il avait toujours parlé. Ailleurs ils disaient qu’Hérode avait condamné Jésus, mais que le peuple devait manifester sa volonté ; car il était à craindre que, s’il était délivré, ses partisans ne troublassent la fête et n’exerçassent contre eux, à l’aide des Romains, la vengeance la plus cruelle. Ils répandaient donc les bruits les plus contradictoires et les plus inquiétants, afin d’irriter et de soulever le peuple ; en même temps quelques-uns d’entre eux donnaient de l’argent aux soldats d’Hérode pour les pousser à maltraiter Jésus jusqu’à le faire mourir, car ils désiraient qu’il perdît la vie avant que Pilate le renvoyât.

Tandis que les pharisiens complotaient ainsi, Notre-Seigneur était exposé aux plus cruels outrages d’une soldatesque effrontée et impie. Après qu’Hérode leur eut livré Jésus comme un insensé qui refusait de se justifier, ils le poussèrent dans la cour ; et l’un d’entre eux apporta un grand sac blanc, où l’on fit un trou à coups d’épée, et qu’on jeta sur sa tête avec de bruyants éclats de rire ; un autre de ces soldats apporta un lambeau d’étoffe rouge qu’on lui passa autour du cou ; alors ils s’inclinèrent devant lui et lui rendirent mille hommages dérisoires. Ensuite ils le poussaient, l’injuriaient, le frappaient au visage et crachaient sur lui. Ils lui jetaient même de la boue et le tiraient comme pour le faire danser. Enfin, l’ayant jeté par terre, ils le traînèrent dans une rigole qui longeait les bâtiments, de sorte que sa tête sacrée frappait contre les colonnes et les angles des murailles. Si parfois ils le relevaient, ce n’était que pour l’insulter encore.

Il y avait là environ deux cents soldats d’Hérode, gens de tous les pays, dont les plus méchants pensaient se faire honneur auprès du prince en imaginant quelque nouvel outrage. Ils se poussaient les uns les autres pour arriver à l’insulter, et quelques-uns, gagnés par les ennemis du Seigneur, profitèrent du tumulte pour lui asséner des coups de bâton sur la tête. Jésus les regardait d’un œil de compassion et poussait des soupirs et des gémissements, mais ils contrefaisaient en ricanant ses cris plaintifs, et aucun n’avait pitié de lui. Sa tête était tout ensanglantée, et je le vis tomber trois fois sous leurs coups ; mais je vis aussi des anges en pleurs qui lui oignaient la tête ; et il me fut révélé que sans cette assistance d’en haut, ces coups l’auraient achevé. Les Philistins qui torturaient Samson aveugle dans la carrière de Gaza étaient moins violents et moins cruels que ces misérables.

Cependant les princes des prêtres avaient hâte d’en finir, afin de se rendre au Temple. Ayant su que leurs ordres avaient été exécutés, ils prièrent encore une fois Hérode de condamner Jésus. Mais celui-ci, qui voulait avant tout plaire à Pilate, lui renvoya le Sauveur revêtu de son manteau de dérision.