Préface

Le nom d’Anne-Catherine Emmerich n’est plus ignoré des fidèles. L’extrait si édifiant et si beau des visions de cette sainte fille, publié sous le titre de Douloureuse Passion, est connu et admiré partout. Mais ce qui l’est moins, quoique non moins digne de l’être, c’est le merveilleux ensemble de ses récits sur toute la vie de Jésus-Christ et de la Très Sainte Vierge, depuis les temps de Joachim et d’Anne, jusqu’à l’Ascension du Sauveur, l’Assomption de sa sainte Mère et la dispersion des Apôtres dans tout l’univers. C’est pour mettre ce trésor à la portée d’un plus grand nombre, que nous publions aujourd’hui cette édition des œuvres de la sœur Emmerich. La traduction, entièrement nouvelle, a été faite par M. Ch. d’Ebeling, sur l’original allemand rédigé par Clément Brentano C'est lui qui, dans le récit est désigné sous le nom de pèlerin, d'après une vision de la sœur elle-même. , au pied du lit de douleur de la pauvre fille. Le style de la sœur a été soigneusement conservé dans cette belle et intelligente traduction, pleine d’onction et d’élégance et plus propre que toutes celles qui ont paru jusqu’ici à faire pénétrer le lecteur dans le sens profond des œuvres de la voyante.

La série merveilleuse des mystères de notre salut dévoilée dans tous les détails historiques et topographiques du temps, tel a été le don spécial d’Anne-Catherine. Elle a contemplé, jour par jour, toute l’histoire de la Rédemption, suivi tous les pas du Sauveur, entendu tous ses discours, vu ses innombrables miracles, et ce qu’il y a de plus surprenant, c’est que la nature du pays, les rivières, les montagnes, les forêts, les édifices et leur caractère architectural, les mœurs et les usages, tout, jusqu’aux inscriptions grecques et hébraïques, passe successivement sous les yeux de Catherine, de la manière la plus distincte. Ses récits, dans leur ravissante simplicité, apparaissent comme une photographie des mystères de la Rédemption, à la fidélité de laquelle l’histoire profane, les recherches modernes sur l’Orient, l’archéologie biblique, enrichie par des découvertes postérieures, viennent rendre les plus étonnants témoignages.

Quelle leçon pour notre siècle de rationalisme que ces trésors de science dans la tête d’une pauvre fille des champs, avec des vues d’ensemble qui feraient honneur aux plus grands docteurs ! Quelle étonnante coïncidence que celle de ce commentaire vivant de nos saintes lettres, tout illuminé d’une clarté céleste, avec les travaux impies que l’exégèse protestante n’a cessé d’entreprendre, contre leur vérité et leur inspiration divine, dans cette même Allemagne, patrie de la sœur !

Nous ne prétendons pas donner à ces visions une valeur historique certaine. Tout ce qu’on peut en dire, c’est qu’elles portent un cachet de simplicité, de convenance, de vraisemblance, dont on ne peut s’empêcher d’être frappé. Il semble que Dieu ait voulu réfuter d’avance et convaincre de folie les élucubrations orgueilleuses du rationalisme contemporain sur la vie de Jésus-Christ, en donnant à cette humble paysanne une fermeté de pinceau, une vérité de couleur, une puissance si prodigieuse de détails topographiques, des vues si constamment exactes sur l’histoire des temps, qu’elle peut défier nos prétendus savants. Mais ce qu’elle a vu aussi et ce qui a échappé à l’orgueil de la fausse science, dans l’œuvre et la vie du Sauveur, c’est l’unité qui en fait converger tous les traits vers un seul but : l’établissement du règne de Dieu dans l’humanité. Le rayon divin perce partout, même dans les détails les plus intimes. Bien plus, Anne-Catherine voit et nous montre le rapport qui unit tous les siècles à Jésus-Christ, véritable centre de l’histoire. Unité sublime qui réduit à néant ce dédale de contradictions par lequel on prétend ravaler au niveau humain le Sauveur des hommes. Les âmes qui liront la sœur Emmerich se sentiront consolées des blasphèmes de l’incrédulité, car à la vue de Jésus-Christ tel qu’elle le voit et nous le montre, il est impossible de ne pas s’écrier : Il est vraiment le Fils de Dieu.

Malheureusement ces belles visions n’avaient jamais été jusqu’ici présentées dans leur ensemble. Les diverses parties du journal allemand, où elles sont consignées jour par jour, publiées séparément sous le titre de Vie de la sainte Vierge, Douloureuse Passion, Vie de Jésus-Christ, n’avaient jamais été mises en ordre et réunies en un seul tout, selon la suite des faits. C’est ce travail que nous avons entrepris, en élaguant seulement les répétitions et les détails étrangers à la vie du Christ qui interrompaient le fil du récit. Nous avons fait suivre dans l’ordre chronologique tous les événements, quelquefois dispersés sans suite, souvent interrompus par des hors-d’œuvre, dans les trois ouvrages précités. Les détails isolés relatifs à un même fait ont été rapprochés les uns des autres, ce qui donne à la narration un charme nouveau. On a soigneusement conservé les vues sur l’ancien Testament qui s’y rattachent, par leur côté figuratif ou symbolique, à la vie du Rédempteur, et l’éclairent ainsi d’une lumière nouvelle.

Pour soulager l’attention et augmenter l’intérêt, nous avons divisé, en autant de chapitres spéciaux qu’ils renferment de scènes importantes, les interminables chapitres des éditions précédentes. Rien n’a été changé au style que le pèlerin affirme être celui de la sœur, et qui se distingue, en effet, par une simplicité ravissante et une inimitable onction. De temps en temps seulement, lorsque quelques mots de transition étaient nécessaires, nous les avons pris toujours dans le sens, souvent même dans les propres termes des parties supprimées. La seule addition que nous nous soyons permise, c’est une série de notes brèves, dans lesquelles nous cherchons à condenser les explications nécessaires, pour comprendre toute la portée symbolique et instructive du texte, que sa simplicité même pourrait parfois dérober à la réflexion. Notre but a été de faire de cette vie de Jésus-Christ un manuel pour la piété, trop souvent refroidie et rebutée par les longueurs et les hors-d’œuvre du journal du pèlerin.

Grâce aux caractères et au format qui ont été adoptés, on a pu réduire à trois volumes la matière des huit volumes qui ont paru jusqu’ici. Cette différence étonnera moins si l’on songe que ces huit volumes en contiennent presque deux, tant de morceaux détachés sur divers personnages étrangers à la scène, que de préfaces et d’introductions prolixes de l’éditeur allemand. Nous avons cherché à résumer, soit dans cette préface, soit dans la biographie de la sœur que nous donnons immédiatement après, tout ce que ces introductions renferment de véritablement instructif.

La vision s’ouvre par les vues remarquables d’Anne-Catherine sur les parents et les ancêtres de la sainte Vierge : c’est la préparation du Messie dans la race élue de son auguste Mère, elle forme la première partie. La seconde comprend la vie cachée de Jésus, depuis l’Incarnation jusqu’à la mort de saint Joseph. La troisième renferme sa vie publique, subdivisée en trois années, d’une Pâque à l’autre, pour soulager l’attention. La quatrième, sous le titre de Voie douloureuse, contient les scènes de la Passion, dont on a seulement élagué les récits d’apparitions étrangères au drame principal, et auxquelles on a ajouté des détails d’un haut intérêt, qui avaient été supprimés dans l’édition jusqu’ici répandue. Nous ferons remarquer que si cette partie des œuvres de la sœur a été tant goûtée des âmes pieuses, c’est précisément parce que Clément Brentano, son sténographe, avait eu soin, comme il le dit lui-même, de combiner les fragments épars, recueillis par lui là des époques très diverses, et d’en faire un récit suivi et complet. Or c’est ce même travail qui vient d’être entrepris pour tout l’ensemble. La cinquième partie contient la vie ressuscitée et toute lumineuse de Notre-Seigneur sur la terre, depuis le saint jour de Pâques jusqu’à son Ascension. La sixième enfin raconte l’établissement de l’Église sous l’influence maternelle de Marie, la mort et l’Assomption de la glorieuse Vierge, la dispersion et les travaux des Apôtres dans tout l’univers.

Nous offrons donc ce livre aux cœurs chrétiens comme un recueil de lectures édifiantes sur tout l’ensemble de la vie du Sauveur, dévoilée dans ses détails les plus intimes ; nous le leur offrons comme une consolation à la douleur que les récents blasphèmes de l’incrédulité leur ont causée. La lumière, l’exemple, l’onction céleste qui en émanent nous ont paru bien propres à faire connaître et aimer notre bon Maître dans ce siècle d’indifférence, et à développer l’esprit malheureusement trop rare de méditation et d’union intime avec Jésus-Christ. Tout y est profond, tout y porte, malgré la prodigieuse variété des détails, un cachet surprenant d’unité. Tout y est d’une simplicité admirable, divine, qui faisait dire à la sœur Emmerich : « Je n’ai jamais vu Jésus ni Marie parler avec la moindre emphase. Marie est d’une simplicité que rien ne peut rendre : tout son être est comme un fil de soie blanche qui semble disparaître dans une étoffe, à force de délicatesse et de pureté ! » Nous connaissons plus d’une conversion opérée par cette lecture.

Nous adressons aussi et tout spécialement ce livre aux personnes qui étudient la sainte Écriture ; car il renferme une concordance vraiment étonnante des deux Testaments en Jésus-Christ, qui en est le centre divin ; beaucoup de commentaires précieux des paraboles et d’explications naturelles des difficultés ; un secours puissant pour mieux saisir l’esprit et la portée des scènes racontées dans les Évangiles, par les nombreux détails qu’il y ajoute sans jamais contredire le récit sacré. On y trouve encore des vues aussi nombreuses que profondes sur le symbolisme de toutes les scènes où figure Notre-Seigneur ou ses précurseurs de l’ancienne loi ; l’explication et la raison d’être de ce symbolisme, dans la ressemblance parfaite des deux ordres naturel et surnaturel, tous deux faits à l’image de Jésus, le Verbe créateur et réparateur du monde ; le spectacle du développement progressif et continu du royaume de Dieu, semblable au jour qui se dégage peu à peu des ombres de la nuit.

Enfin et par-dessus tout, il renferme une lumière qui jaillit de tous les traits du Verbe fait chair, un parfum de grâce et de vie qui s’exhale de ses exemples, une onction pénétrante qui révèle au cœur les joies pures et profondes du saint amour. Puissent ces fruits précieux se produire en beaucoup d’âmes ! Puisse cet humble travail, que nous déposons aux pieds de Marie Immaculée, servir en quelque chose à les multiplier !

Flavigny, Couvent de Saint-Dominique.

Fr. Joseph-Alvare Duley,

des Frères Prêcheurs.